LES ANNEAUX DE L’INSPIRATION

Lauréate de nombreux prix dont notre concours de l’an dernier, Mlle Lauralie Alfonsi (13 ans) vient de publier son premier roman aux éditions Sudarènes : « les anneaux de l’inspiration ». Vous pouvez le commander par le biais du site de la maison d’édition (www.sudarenes.com) en attendant sa diffusion sur d’autres sites (Amazon, Fnac…), diffusion ralentie en raison de cette période particulière.

Une curieuse malle

                                                           

            Au mois de mai l’année dernière, alors que je lisais, assis sur un banc du jardin public, un livre dont le titre m’avait accroché : « Chacun sa route, chacun son chemin », un homme me demanda s’il pouvait s’asseoir près de moi. Lorsque je me tournai vers lui pour acquiescer, son étrangeté me surprit : sa haute taille, ses gestes un peu trop amples, son visage émacié, et surtout sa façon de sur-articuler les mots à la manière de certains acteurs.

– Quel curieux titre pour un livre, me dit-il. Certes, nous suivons chacun notre route, mais il suffit parfois d’une rencontre fortuite pour qu’un inconnu bouscule votre vie et modifie le cours de votre existence. Je peux vous en parler, cela m’est arrivé et je ne m’en suis toujours pas remis. « Un homme en mal de conversation, » me dis-je. Mais ses mots m’avaient intrigué et je voulus en savoir davantage. 

– Comment cela ? lui demandai-je.

 – Dans une vie antérieure, me répondit-il, je fus prestidigitateur, je me produisais dans un cirque. Lors d’une tournée, nous avions planté notre chapiteau dans une petite ville de province et le jour de la générale, le directeur du cirque nous indiqua que le sous-préfet nous honorerait de sa présence. J’intervenais entre le dresseur de fauves et le clown et proposais à un spectateur un voyage en Polynésie, s’il acceptait d’entrer dans ma malle magique. Grâce à ce stratagème, je trouvais toujours un volontaire. Les candidats au départ étaient nombreux. Ce soir-là, l’homme qui entra dans la malle était venu accompagné de son épouse et de ses enfants. Je ne pris même pas la peine de le dévisager, je ne savais pas qu’il allait changer le cours de mon destin. Il disparut au premier coup de baguette magique. J’ai soulevé la malle pour montrer à l’assistance que mon client ne se cachait pas derrière quelque obscur double-fond. Un procédé habile me permettait de rester en contact vocal avec lui sur un fond de ukulélé. Je lui demandais s’il était bien à Tahiti, il me répondit que la température était bonne, qu’on lui avait prêté un bermuda à fleurs, il s’apprêtait à se baigner. Mon spectateur avait des talents d’improvisateur, il était volubile, j’étais surpris d’avoir tiré un aussi bon faire-valoir. Mais lorsque je lui proposai de revenir, il me dit qu’il préférait rester sur place. J’improvisais à mon tour, nous jouions au jeu du chat et de la souris. Je lui dis que les meilleures choses avaient une fin mais il ne voulait rien savoir. L’assistance riait plus que son épouse. Je vis le rideau de l’entrée s’ouvrit ; Monsieur Loyal croisa ses bras sur la poitrine et me regarda fixement pour me faire comprendre qu’il y avait un problème. Je récitai la formule magique pour faire revenir mon comparse mais elle avait perdu toute efficacité. Je connaissais bien ma malle, je savais qu’il était inutile de l’ouvrir, mon candidat au départ n’était pas revenu. Je dus improviser, je fis quelques autres tours pour donner à mon spectateur récalcitrant un délai de réflexion supplémentaire. L’assistance m’était acquise, l’épouse furieuse était l’objet de tous les regards. Je choisis les tours les plus faciles car je n’étais pas au summum de ma concentration. Après quelques minutes, je rappelai mon tahitien mais il ne répondait plus.  Je ne savais plus comment terminer mon numéro et sortir avec dignité. Je m’adressai à Monsieur Loyal, je lui dis que je rentrai dans la malle pour aller à Tahiti chercher mon client retardataire.


– Et prenez grand soin de ma malle car elle m’est plus précieuse que la vie, lui dis-je.

            J’espérais par cette grandiloquence faire comprendre à mes spectateurs que je maîtrisais mon numéro, mais je ne maîtrisais plus rien. L’assemblée éclata de rire sauf l’épouse qui me fusillait du regard. Ses deux petits garçons se mirent à pleurer. L’éclairagiste éteignit les lumières, les sanglots des enfants résonnèrent sous la tente et quand le clown entra, il peina à faire rire les spectateurs. L’ambiance n’y était plus.Monsieur Loyal m’informa que mon client avait disparu sans demander son reste, il avait essayé de le convaincre de rester mais l’autre avait franchi les guichets au pas de course et s’était envolé. Cela ne m’était jamais arrivé.

             A l’entracte, l’épouse vint me demander des explications. Elle ne me croyait pas et s’était mis dans la tête que j’avais envoûté son mari, elle m’attribuait des pouvoirs que je n’avais pas, je ne savais que lui dire. Elle se dirigea vers le sous-préfet pour lui demander de l’aide. Le sous-préfet essaya de convaincre la plaignante que son mari avait bien pris la poudre d’escampette et que je n’étais pour rien dans sa décision. Elle n’en démordait pas : « S’il ne l’avait pas mis dans sa malle, il ne serait pas parti à Tahiti ! ». On se regardait tous les trois et chacun se demandait s’il n’était pas la dupe des deux autres. Le sous-préfet, un peu déstabilisé, suggéra à l’épouse que son mari était peut-être en train de lui jouer un mauvais tour et qu’il l’attendait chez elle… L’épouse bafouée lui demanda s’il était bien sous-préfet. Dans l’odeur du cirque, chacun soupçonnait l’autre de n’être qu’une illusion.

            Le spectacle reprit. Les chaises du mari, de l’épouse et du sous-préfet étaient vides. Au premier rang, deux jeunes enfants pleuraient sous la surveillance de leur sœur.Ce soir-là, mon numéro tomba à l’eau. J’ai essayé par la suite d’avoir des nouvelles du mauvais joueur mais sa famille n’en savait pas plus que moi. J’ai demandé à l’épouse de me tenir informé mais après deux appels, je n’osais plus l’appeler. Le chef de cabinet du sous-préfet me répondit qu’au nom du respect des libertés individuelles, aucune information ne pouvait m’être délivrée. 

Je ne suis jamais plus revenu sur la piste. J’ai passé des nuits sans dormir, je suis tombé malade. On ne peut exercer ce métier sans avoir en soi l’énergie, la force de convaincre, l’envie de sourire… J’en ai parlé à des collègues mais cela ne servit à rien, il aurait fallu que je retrouve mon client-voyageur pour sortir de ce cercle infernal. J’ai tout imaginé, j’ai même supposé que cette vilaine farce m’avait été jouée par un spectateur trop susceptible, victime lors d’une représentation précédente d’un tour dont il n’avait pas apprécié l’humour. Pourtant j’aimais ce métier, j’avais passé des années à mettre au point mes numéros…J’ai cessé mes représentations du jour au lendemain. J’ai cauchemardé pendant plusieurs années : mes spectateurs disparaissaient et je n’arrivais pas à les faire réapparaître. Les pleurs des enfants hantaient mes nuits. Je ne compris jamais pourquoi mon client avait attendu que je le désigne pour entrer dans ma malle et s’envoler.

            Le magicien m’interrogea, il me demanda ce que j’en pensais comme si cela s’était passé la veille… Il était encore plongé dans son drame. Je ne savais que lui répondre, il m’avait pris à parti et me demandait un conseil avisé alors que je n’avais pas mis le pied dans un cirque depuis plus de vingt ans.Il s’est arrêté de parler, il m’a regardé avec son sourire triste, ses grands yeux verts étaient emplis de grisaille. « Je vous embête avec mes vieilles histoires, il faut que vous laisse, vous allez faire de mauvais rêves par ma faute ». Il s’est levé et s’est éloigné. J’eus à peine le temps de lui lancer un « Bon courage » qu’il était déjà de l’autre côté du jardin. Pourtant, il revint vers moi, il fouilla ses poches, en sortit un trousseau de clés. C’était le mien ! Peut-être voulait-il me prouver par ce geste qu’il était vraiment prestidigitateur ?

            Quand je suis rentré chez moi, ma femme me dit qu’elle était invitée par son comité d’entreprise à une soirée music-hall au cours de laquelle il y aurait de nombreux numéros dont un tour de magie. Et en plus, dit-elle pour me convaincre, un voyage à Tahiti serait offert au cours du spectacle. 

Actualité oblige…

PQ

On s’attendait au pire

Voire même à en chier,

Le fond en ligne de mire,

Pour sortir, des papiers.

Une page se tournait,

On s’avouait vaincu,

Même au supermarché

On se faisait dessus.

On était dans la merde

Et toute envie coupée,

Juste avant qu’on ne perde

Tout brin d’humanité.

On se claquait la trogne

Pour une feuille de PQ…

Et le « roi » sur son trône

Redevint peigne-cul.

Alain VARLET

AVIS AUX AMATEURS

Bonjour à toutes et tous.

L’association « Le Cercle littéraire des Bords de Lys » est devenue, depuis janvier dernier, « Le Cercle littéraire des Bords de Lys et Brocéliande », son siège ayant déménagé en Ille et Vilaine.

Néanmoins, l’association garde jalousement ses attaches avec la Vallée de la Lys, en Flandre, ainsi qu’avec nos amis francophiles de l’Université de Magdebourg, en Allemagne.

Nous convions celles et ceux qui le désirent à venir lire les textes présents sur notre site : bordsdelys.com.

Vous pouvez également y laisser vos commentaires et déposer vos nouvelles et poèmes. Il suffit pour cela de demander votre inscription en tant qu’utilisateur à l’adresse : bordsdelys@yahoo.com.

De même, si vous indiquez à la fin de votre texte la mention : « je demande avis », les autres utilisateurs pourront, en toute sincérité et non publiquement, vous donner leurs avis et/ou corrections en passant par l’adresse : histoirebroceliande@gmail.com.

Nous vous attendons avec impatience.

A bientôt

Le bureau de l’association « Cercle littéraire des bords de Lys et Brocéliande »

DU VAGUE A L’ANE

DU VAGUE A L’ANE

Tu me dis bête comme mes pieds,  je suis têtu et je l’admets

Mais je ne porte pas le bonnet que tes notes te rapportaient.

Tu me fais tourner en bourrique à transporter blé et barriques,

Après mes ânées de labeur, mon avoinée fait mon quatre-heures.

Depuis DAUDET, en mule du Pape,  on me connait peu diplomate,

Quand j’ai l’échine qui me gratte, je rechigne d’un coup de patte.

Je suis le bedeau de l’évêque ou MED HONDO, ami de SHREK,

Ne me révèle pas revêche quand je veille dans la crèche.

LA FONTAINE a beaucoup écrit sur mes peines, les coups et cris

Qui dosaient  nos durs rapports dans les efforts de mes transports.

Dans le récit de BURIDAN, tu me décris très hésitant,

Je ne pourrai, en le niant, que pousser un tendre Hi-Han.

On me dit fort comme Hercule et franc que lorsque je recule,

Je suis borné, pas très malin et prénommé souvent Martin.

On crie haro sur le baudet,  je suis un héros démodé

Qui a pas mal de détracteurs parmi les fanas du tracteur.

J’irai au bout de mon histoire et finirai à l’abattoir,

Dernier repos, à bout de forces, dans la peau d’un saucisson Corse.

Alain VARLET

LE COCHON DINGUE

LE COCHON DINGUE

C’est l’histoire d’un Cochon dingue

Qui aimait trop les Hamsters-dames ;

Les caresser dans le sens du poil,

C’était son seul violon d’Ingres.

Il connaissait tous les bastringues

De Singapour à Amsterdam.

Toujours tiré à quatre épingles

Il labourait le macadam…

Il était du genre bilingue,

Vrai boute-en- train; tout jeu, tout flamme…

Il mettait son corps à l’ouvrage

En pratiquant le brigandage.

Il se donnait franco de porc,

Que ce soit de l’art ou du cochon,

Il était bien sous tous rapports

Et  pousser bien loin son bouchon.

Il était souvent à quatre pattes

Dans les litières des alentours,

Un grand malade, un psychopathe,

Toujours en quête de l’amour.

Il honora toutes ses conquêtes

Avec vigueur et expérience

Jusqu’à ce jour où, c’est bien bête,

Dans un labo, pour la science…

C’était l’histoire d’un cochon dingue,

Mort pour un dernier petit coup… de seringue…

Alain VARLET

JE ROULE SUR LA RESERVE

JE ROULE SUR LA RESERVE…

Des pistes africaines au Palais des Radjahs,

Je balance ma dégaine jusqu’ à l’Ile de Java.

Je roule sur la réserve, simple question de défense,

Ma survie me préserve tout juste un rien de chance.

On me juge fier et fort mais dans ma tour d’ivoire

J’use mes derniers efforts à manger et à boire.

On me dit solitaire mais souvent on se trompe

Car c’est longtemps ma mère qui me prêta  son ombre.

Après que l’on s’étonne de ne plus peser sur  Terre,

On en fera des tonnes de mon allure altière.

Mon cimetière est  plein de vos bons sentiments.

Si vous aviez, au moins, une mémoire d’éléphant…

Alain VARLET

L’EPHEMERE N’A PAS DE RIDES

L’EPHEMERE N’A PAS DE RIDES

Une ride sur l’eau,  la brise dans les roseaux,

J’aime ces instants fugaces où tout est bien en place ;

Un bonheur transitoire avant l’orage du soir,

Une vie d’éphémère intense et temporaire.

On s’agite en surface,  la truite est sur ma trace,

Il me faut prendre fuite, je dois tout faire très vite.

Je vis au minima, le temps se joue de moi,

Un jour pour des années, sitôt né, condamné ;

Scénario d’une page d’un film de court-métrage,

Ma fin déjà écrite, moi, je pense à la suite :

Trouver mon âme-sœur en même pas une heure,

Et lui faire sa fête… Ah ! Si j’avais internet !

Alain VARLET

LA DEMOISELLE DU MEKONG

J’ai obtenu le 4 mars 2020 le 3ème prix au concours de poésie organisé par la ville de WAMBRECHIES (Hauts de France)

Le thème et les contraintes :

  • Le sujet : AU FIL DE L’EAU 
  •  10 mots imposés à inclure obligatoirement dans le texte : – AQUARELLEA VAU-L’EAU ENGLOUTIRFLUIDEMANGROVEOASISONDEEPLOUFRUISSELER SPITANT

Ma solution :

LA DEMOISELLE DU MEKONG*

Fleuve des neuf dragons en méandres et tourbes,

On le nomme Mékong au détour de ses courbes,

Il est fils du Qinghai et des ondées d’été,

Puisse l’homme au travail le laisser ruisseler

Son décor d’aquarelle orné de jade et d’or

Offre à la demoiselle asile et réconfort ;

Et s’il part à vau-l’eau dès le printemps spitant,

Il n’a, pour seuls fardeaux, que les marchés flottants.

Tapie dans la mangrove, en Asie du Sud-Est,

En survie, je me love en ces eaux qu’il me reste ;

J’avais une vie fluide en ma course au delta,

J’aimais la zone humide où le riz aux éclats.

J’ai dû quitter la rive au profit des rizières,     

Et voici que j’arrive au terme de l’enfer ;

Mon dernier oasis n’est plus qu’industriel

Mais ainsi je résiste à la montée du sel.

Et mon sombre destin, si près à aboutir,

N’est plus qu’un intestin si prompt à m’engloutir ;

On m’avait bien prédit l’horreur de la malbouffe,

Suis devenu « produit » sans pouvoir dire : –Plouf !-.

Alain VARLET

* La « demoiselle du Mékong » est le nom donné aux crevettes qui peuplent ce fleuve majestueux et nourricier. Le delta du Mékong, dans le sud du Vietnam, est l’une des régions au monde les plus menacées par le changement climatique. 19 millions d’habitants y vivent. La montée du niveau de la mer touche les rizières, ce qui contraint les agriculteurs à passer du riz aux crevettes !

VENUS ABANDONNEE

Il faisait presque jour lorsqu’il s’en alla, finalement décidé à ne plus entendre les plaintes de sa femme qui n’avait que larmes et cris à répandre autour d’elle.

Plus assez de mots d’amour à partager, seulement quelques phrases devenues ridicules, si parfaitement, qu’elle et lui savaient qu’il était illusoire d’y croire encore.

Il marchait, les yeux fixés devant lui, le buste légèrement penché en avant comme si un néant le poussait inexorablement, à chacun de ses pas, vers un autre néant.

Son regard sombre épousait les arêtes des pierres, se déroulait sur la mousse, s’harmonisait au chaos, s’incorporait à la mort nonchalante des ruines, vagabonde, qui posait çà et là ses ultimes relents de fièvre.

Dans le ciel, autour d’un soleil quasi inutile, les nuages faisaient des vagues de bourrelets étouffants. Leurs anneaux se dilataient, s’étendaient soudain, s’arrachaient en lambeaux dentelés puis redevenaient de grosses masses compactes que le vent, venu d’on ne savait où, déchirait à nouveau, agglutinait en de grossiers visages joufflus et menaçants.

Au-dessous et tout autour de lui, la ville semblait ne plus être.

Non pas vraiment disparue, mais plutôt absente.

La terre des dieux avait été abandonnée par ceux-là même qui avaient été chargés de la féconder, de la peupler et de la protéger.

La mer, surprise, immobile, dissimulait des murmures dans ses tréfonds étonnés.

Même le Sarno avait suspendu son cours avant de devenir fleuve souterrain.

Les vignes et les oliveraies étaient recouvertes d’une dentelle fragile et uniforme qu’un souffle aurait suffi à faire disparaitre.

L’homme continuait à marcher, grave et têtu, vers un lieu lointain, devenu soudainement improbable, autrefois pourtant si proche, et qui l’appelait de ses derniers échos alors que tout demeurait muet alentour.

Ses doigts caressaient au passage, furtivement, des sculptures informes, rugueuses, tièdes et instables dans leur curieux agencement d’éternité.

Son pas lent et régulier marquait à peine la cendre chaude qui, peu à peu, recouvrait ses pieds nus et les sillages éphémères qu’ils tentaient de laisser derrière eux.

Sous ses vêtements déchirés, sa peau palpitait à peine, pas plus que les traits de son visage, blêmes, lèvres exsangues, front résigné sous sa chevelure brune, collée aux tempes par de la sueur sale.

Seul son regard sombre fouillait l’espace tandis qu’il marchait, entêté.

Dans ce qui restait des prairies devenues incertaines, de lourdes bêtes dormaient en silence, l’œil globuleux, le souffle suspendu aux naseaux démesurément ouverts.

Des paysans surpris dans leur colère, menaçaient encore quelques troupeaux de leur bâton noueux levé au-dessus de leur tête, mais le geste n’en finissait pas de  s’éterniser à en devenir ridicule d’inanité.

La forêt, en chaos de troncs déformés, jetait dans l’horizon tout proche ses lances, ses pieux, ses épines de branches mortes en d’étranges figures jusqu’alors inconnues et d’une immobilité agressive.

Tout autour de la ville, les rosiers, les giroflées, les crocus, les cognassiers étaient écrasés par des lapilli grisâtres, à peine répandus.

Les odeurs de safran, de valériane, de romarin disparaissaient en volutes éparses dans le ciel ostracé.

Le myrte, jusqu’au myrte, arraché par la main rageuse de Jupiter, laissait dénudée une Vénus lasse, abattue et moribonde.

Les rues, petit à petit, reprenaient leur allure primitive de chantier avec des murs à demi érigés, de vastes monticules de gravats, des fenêtres éclatées, des portes déchirées, des toits éparpillés, gonflés et fermes sous les pieds durcis du  marcheur.

Les nuées d’oiseaux se taisaient, disparues dans l’écarlate impalpable des cieux, là où les dieux se dispersaient, éreintés, déjà épuisés par tout ce qu’ils auraient à  refaire.

Lui, calme et triste, continuait à marcher, repoussant sans effort l’emprise des téphras qui ceignaient peu à peu ses genoux, comme une douce gangue de pétales veloutés.

Des hommes et des femmes le regardaient fixement sans pour autant cesser le geste qu’ils accomplissaient avant de l’apercevoir, curieux et parfois même impudiques, toujours empreints d’une velléité ostentatoire dont l’éternité garde encore la rage froide.

Enfin, La voilà devant lui, par-delà quelques décombres.

Elle ne pouvait encore le pressentir tandis qu’il marchait vers elle dans le vent qui, doucement, en sifflant entre les pierres, précédait un grondement lointain qui venait tout juste de naître, sortait à peine du silence, pourtant déjà obstiné, acharné à tout absorber dans son terrible et discordant vacarme.

Devant sa psyché au miroir étoilé, elle levait le bras vers sa chevelure d’ébène, longue, dont les dernières pointes léchaient le creux des reins cambrés dans une sinuosité adolescente.

Du geste qu’elle faisait, un sein se détachait, admirablement paré d’une rondeur éclose, déjà ferme et auréolé d’une somptueuse féminité.

Dessous, le ventre s’arrondissait et se creusait en son centre comme aspiré par le minuscule nœud nourricier.

Il  rebondissait ensuite, chute abrupte, et s’insinuait lentement sous le tapis abondant de multiples accroche-cœurs, noirs comme la nuit, frisons impudiques reposant  leur extrémité recourbée aux abords de la fente charnue larvée dans un bâillement encore confus.

Puis, rondes et effilées, les cuisses se projetaient en fuseaux vers les genoux puis la jambe entière et, enfin, la cheville tandis que les pieds, avaient disparu dans la poussière.

Le cœur du marcheur se mit à bondir dans sa poitrine pleine de convoitise, de jubilation, d’ivresse.

Mais aussi d’incertitude dissimulée et de pleurs réfrénés.

Tout autour du silence il entendait gronder dans ses entrailles des tumultes bruyants.

Son corps entier se vêtait de vigoureux désirs.

Il abandonna ses derniers oripeaux et s’apprêta à faire offrande de toute sa beauté incandescente.

Plus un seul regard autour de lui pour juger son amour amoral.

Plus un seul regard, comme si le monde entier se désintéressait de lui, de sa maitresse, de leur amour violemment impudique.

Il approcha, mains tendues, vers la jeune femme quand soudain le vent s’immobilisa, interpellé par le fracas qui tonnait tout à coup autour de lui.

La femme parcourait le chemin du néant qui se refermait dans son sillage en un tumulte de fin du monde.

Derrière des murs d’éjectas sans cesse renouvelés, déjà Herculanum, Oplontis, Boscoréale avaient croulé, sombré dans la démence furieuse du volcan.

Le Vésuve, une première fois haineux, s’était apaisé pour mieux extirper sa colère encore enfouie, retrouver dans ses profondes entrailles endiablées, toute la force extraordinaire, insupportable, effrayante qui devait exploser, crever la terre et le ciel, tout fracasser, tout emporter dans des bouillonnements de lave, de pierres, de cendre et de fournaise.

La femme, elle, trébuchait, tombait, se relevait, les genoux écorchés, ensanglantés, reprenait sa marche, hésitante, mais entêtée, les yeux démesurément ouverts derrière un voile de cheveux raides et poisseux, des larmes coulant encore, pleines de jalousie et de douleur. Il ne restait que peu de choses de ce qu’elle avait connu jadis.

La verticalité n’avait plus de réalité et se confondait, bosselée sur le sol, avec les parcs, les jardins, les ruines et jusqu’aux caves qui présentaient à un ciel improbable leurs viscères figés.

Le silence intérieur était bruyant, bourdonnait à ses oreilles, martelait sous son crâne son cerveau épuisé de longues stridulations plaintives, enveloppait son âme de femme bafouée d’une gigantesque et angoissante désespérance et sectionnait l’espace de ses couperets rédhibitoires.

Fatiguée, vêtue de ses seuls larmes, le corps flétri, la peau couverte de fraisil brun et terne, elle allait sans plus se préoccuper du chambardement qui hurlait derrière elle, ne cessait de s’approcher, allait bientôt la dévorer dans sa gigantesque gueule ardente.

Elle aperçut soudain, au détour d’un dédale de décombres, l’homme, penché sur une masse décomposée dont elle ne reconnut qu’un sein d’une rondeur éclose.

Des yeux de l’homme, à jamais grands ouverts, jaillissait  une insondable détresse que la bouche entrouverte hurlait encore vainement.

Curieusement, les traits du visage gardaient les stigmates d’un dernier et fulgurant bonheur, comme si le plaisir avait été surpris et son masque instantanément et éternellement pétrifié.

Courbé en avant, le torse de celui qui marchait jadis n’en conservait pas moins les agréables dessins entrelacés des muscles saillants et des cuisses émergeait, au  travers de la chair ronde, une orgueilleuse puissance adulte et virile.

Mais toute cette beauté désormais inutile, peu à peu, sous ses yeux à elle, s’estompa dans le vent qui apportait à chacune de ses vagues un peu plus de cendre cuisante et suffocante.

Elle se précipita, désespérée, mal assurée, et d’une main inexperte tenta de nettoyer un bras qui se brisa aussitôt tandis qu’au lointain la montagne paraissait venir à bout du monde.

Et, bientôt, il ne resta rien de ces amours immobiles, de ce drame éternel que personne, jamais, ne pourra contredire.

Il faisait maintenant tout à fait jour.

Demain serait définitivement inutile parce que personne ne pourrait témoigner pour ces amants.

Mais la montagne avait bel et bien détruit Vénus !

Bernard Delmotte