UNE DROLE DE SOIREE (et un texte étrange!)

UNE DROLE DE SOIREE   

Comme un homme à la mer, un bateau ivre sur les flots, je me débats et désespère d’obtenir enfin de cette histoire le fin mot. Tout me semble flou et j’ai fort mal aux yeux.Ça pique et me dérange, toxique, ça me démange. Cette matière étrange déforme mon regard ; tout baigne, c’est bizarre, comme ébloui par les lueurs d’un phare, blafard. Me voilà qui barbote dans les limbes des anges, je tremble. Les haillons de la lune irisent obstinément ce que je tente de voir, tout au moins de comprendre. Je suis complètement largué, submergé par l’angoisse et détrempé de doute. Des halos de lumière parsèment, tremblotants, mon ciel artificiel. Je suis comme hésitant, plongé dans un dilemme, au bord de l’asphyxie. J’attends une éclaircie…

Nous étions au jusant d’une fin d’été torride, fertile en événements. La boite, une filiale très privée, voire confidentielle, d’un  vaisseau-amiral de l’industrie française, avait pris de la gîte brusquement. Elle était entrainée dans une terrible tourmente, chahutée de toutes parts. Alors qu’on y brassait des milliards, le chiffre d’affaire avait plongé dans les abîmes. Elle  touchait presque le fond  dans les remous nauséabonds d’une irrémédiable et répétitive tempête boursière et financière. Tout le monde était sur les nerfs. Les réserves étaient à sec, une véritable hémorragie, ça écopait comme on le pouvait, à en suer sang et eau.

Je suis extrêmement las, totalement lessivé.  Le corps coulé dans du coton ;  je ne ressens, hélas, plus l’effet d’attraction. Je flotte, comme un pauvre astronaute, dans un univers qui n’est pas vraiment le mien ; mais je m’y sens relativement bien. Je me laisse porter par ces flux étrangers où j’ai tout confort et pleine satiété. Je me roule et me glisse dans ce contexte si particulier mais tellement limpide et capiteux, presque serein, comme une ultime extase aux portes de l’évanouissement.  Et dans ce monde parallèle, dans la moiteur de mon tunnel,  je me sens pousser des ailes…

Une noria d’experts de haut niveau, détachés par le Ministère adéquat, s’étaient penchés sur son cas afin d’éviter un naufrage. Ça pataugeait profond et, dans la précipitation, ils avaient épuisé presque toutes les solutions. Inondant les services d’études approfondies, de plans alambiqués et de vagues projets de restructuration, ils lui avaient pompé la moelle. Epuisée, il ne lui restait que les os entre deux eaux.Le tsunami avait noyé tous leurs espoirs, entrainant en cascade, débâcle, départs précipités, turbulences sociales et fiscales ;  l’affaire était rincée.   

Et puis miracle dans ce panier de crabes, l’annonce d’un sauveteur, LE sauveur. Un gros malin qui marchait sur l’or et multipliait les uns par deux sans doute, les avait tous rassurés, à moitié. Rien n’avait filtré jusqu’au dernier moment, personne ne l’avait encore vu, on ne connaissait même pas son nom. Quand on en parlait, en blaguant, on jonglait sur les mots, c’était le Messie ou Nessie, le Monstre du Business…  Et c’est moi qui suis arrivé le premier, détaché par ce repreneur, en sous-marin.

Mes bras s’agitent un peu et cherchent assurément comme un point d’appui. J’ai besoin d’un soutien pour me relever, d’un geste, une main, un pont plus loin. J’ai cette envie intime et quasi viscérale de vouloir m’en sortir. Mais envers quoi, contre qui, devrais-je donc combattre ? De quel piège assassin, de quel filet tendu, devrais-je ouvrir la nasse pour pouvoir m’échapper ? Je suis désemparé, j’ai besoin d’accoster, et au plus vite, au môle du premier quai. Etes-vous OK ? Je suis à bout de souffle, et ce n’est pas du cinéma…

Il devait être minuit, voire à peu près, j’avais bu quelques verres, certains diront que j’étais imbibé. J’avais versé, c’est vrai, une fois n’est pas coutume, dans l’excès. Ce n’était pas mon genre de me vautrer ainsi dans la fange, mais personne ne savait que j’avais, ce soir-là, bien des choses à fêter ; alors santé ! J’en avais l’eau à la bouche. Ma chance venait enfin de tourner. J’étais monté en température, imperméable aux événements et bercé par mes illusions, j’étanchais ainsi ma soif de pouvoir, de victoires et d’alcool fort, planté bien droit dans la gadoue et de l’ambition jusqu’au cou. Tout, pour moi,  était alors clair comme de l’eau,  je ne serais désormais plus jamais vu comme un zéro… C’est rigolo, ça rime avec héros… !

Ça suinte de partout, la peur me tourne autour, je sens que ça déborde ; s’il-vous- plait lancez-moi une corde. Je n’aurais jamais cru finir dans un égout, je connais ma douleur.  Je ne veux pas croupir dans ce cloaque immonde. J’appelle de mes vœux tous les dieux de la terre, des cieux, de tous les océans. Je leur vendrais mon âme pour me sortir indemne de cette lame qui, peu à peu, m’aspire vers le fond. Il me faut à tout prix franchir l’œil du cyclone et faire escale, là où la mer atone, dans quelques baies tranquilles, offre au marin perdu un havre, un oasis de paix, en des plages éperdues. Et, là-bas, au lointain, cette douce lumière…

J’avais tout préparé en amont. Afin de ne pas sécher à la première rencontre, j’avais barboté des jours durant dans les fichiers du personnel, ingurgitant des tas d’informations à sortir juste au bon moment pour faire bonne impression à tous ces cons. J’avais éclusé tous les bas-fonds de la société, surtout aux abords de la machine à café. J’avais collecté patiemment, distillé religieusement, tous les ragots sordides de cette méduse ballotée par les flots d’une crise latente, dans l’attente de pouvoir en jouer, à souhait. Je connaissais tout d’eux, ils étaient tous cernés, concernés : le nom des conjoints, des enfants, leurs travers, les loisirs. « Hobbies or not to be », je ne me posais plus la question…

J’ai de plus en plus froid et je ne capte toujours pas ce qu’il m’est advenu ; ni radio, ni radar ou sonar, le silence absolu. Suis-je en train de rêver, plutôt de cauchemarder, hors de toute réalité ? Ai-je eu un AVC, un accident d’auto, un incident tout court ? A quarante ans à peine, faudrait ne pas avoir de chance ; une malveillance ?!  Mais, après tout, pourquoi pas… il y a bien une raison à tout cela ?  Je ne me souviens de rien avant que ne m’éclaboussent  les embruns de ce brouillard saumâtre et surglacé dans lequel je m’enfonce, petit à petit, sans rive à accoster. Je suis désespéré mais je m’accroche, comme une moule à son rocher. Il me reste assurément bien des années avant de me rendre, condamné. A dernière analyse, mes heures sont comptées mais, sûr, et sans me démonter, je ne cesserai de lutter. Mon fier navire à la dérive voguera bientôt vers d’autres rivages, je l’envisage. Je hisserai le drapeau noir, à la baille-bye mon désespoir…

Je me tenais là au milieu du cocktail, bien sur moi et surtout dans ma tête ; rien ne pouvait m’atteindre, nous étions entre amis. Amis, peut-être pas, je n’étais dans l’usine que depuis peu de temps, disons plutôt entre collègues. Il existait, certes, quelques tensions après l’annonce du rachat, quelques fortes montées d’adrénaline, des points à bien remettre sur certains « i » mais, à cette heure, pas de quoi vouloir noyer son chat. Demain c’était le week-end, on attendait la grand-messe annoncée, tout le monde était quasi raide-défoncé.

Ah ! Les sourires de façade et les bêtises qu’on sort en ces lieux-là et toutes les fadaises qu’on sert entre les plats… Les lumières tamisées permettaient du reste, gentillets, quelques écarts ; c’était un temps à boire, à draguer et chanter. Quel chantier ! Certains s’étaient arrimés au bar, mal assis mais bien entamés, d’autres déambulaient une bouteille à la main, ce n’était pas très malin tout ce machin, mais bref…cela ne pouvait que m’arranger.

Il y a comme un malaise, une grosse anomalie, ça ne m’arrive jamais ces pertes de mémoire. Je ne relie plus vraiment les fils de ma dernière journée et je m’en retrouve bien désappointé. J’ai des flashs qui, peu à peu, me parviennent. Ça reste malheureusement  très obscur et rebelle à toute compréhension. Je me force à tous les rassembler comme un puzzle géant, un manuscrit codé, dont dépendrait ma vie.  Je m’attache à l’envie de tout rembobiner et de revoir le film de cette drôle de soirée, insisté, résisté, ne pas se résigner. J’ai perdu tout contact et j’ai même l’impression qu’il y a le feu au lac…

J’étais assis près d’Isabelle et de Jérôme, je crois. Les tables étaient posées à même la pelouse dans le parc arboré de la superbe villa de notre ex-PDG. Il s’était éclipsé après un long et ennuyeux discours et nous avait laissé, après de plates excuses, toutes et tous sur notre faim et, sans doute, à contrecoup, sur notre soif… La vodka distillait son effet à doses et marche forcées. Les rires commençaient à fuser, la tension semblait être retombée, tout au moins pour ce soir. Quoique…

Il y avait du bruit, de la musique à fond, des filles et de l’alcool. C’était un vendredi, une petite partie entre collègues de travail. Je me sentais à l’aise, j’avais le jeu en main, ma mission me plaisait et même m’amusait. 

Le savaient-ils ?  J’avoue en avoir quelques fois douté. J’ai toujours su camoufler, depuis l’enfance, et question de survie, mes réelles intentions et sentiments intimes dans une combinaison étanche, tramée avec le temps. J’ai toujours su mener ma barque, en vrai marin d’eau trouble, deux-trois cordes à mon arc, à la va-comme-je-te-pousse, en faisant tous mes trucs en douce… 

Je me perds dans mes contradictions, je mélange tout, je ne sais pas remonter le courant… et surtout appréhender ce qui se passe ici, réellement, tout simplement. Je me sens empêtré dans un fatras d’idées qui me passent par la tête ;  je cherche et je m’entête  J’ai le cerveau comme une bouilloire, me mets la rate au court-bouillon, je me pose bien trop de questions. Et il me reste si peu de temps. Le doute et les secondes s’écoulent irrémédiablement. Comme une mouche dans un évier dont on viendrait de tirer la bonde, je tourne et je retourne sans cesse chaque début d’une queue de solution en retenant  bien ma respiration. J’ai, au fond de moi, l’espoir, peut-être incertain mais s’il n’en restait qu’un,  qu’un miracle fasse soudain surface, et que je retrace enfin l’empreinte étroite de mes pas. Mais rien ne vient… c’est à en pleurer des rivières. Il y a comme un embouteillage, une vanne qui s’est refermée, tout cela va finir, je le sais, je le sens, en eau de boudin…

« Pique et nique et puis chômage,  boucle et lourde, peu importe l’âge »… Les instructions étaient précises, quasi-chirurgicales, il fallait dégraisser, parer au plus pressé, quitte à vider l’organigramme et siphonner même davantage. Seule, le DRH avait été mis au courant. Il serait, confidence pour confidence, mais ne s’en doutait pas encore, dans la toute dernière charrette et je prendrais alors sa place. Hélas pour lui.  Le tout était huilé, les planches bien savonnées, j’en jouissais d’avance. Les petites confidences, les travers de certains, les erreurs d’addition, les addictions, les absences et les petites compromissions, les trop fréquentes petites commissions,  j’étais au fait de tout, un peu le roi du monde. J’avais le doigt posé sur le bouton et n’attendais plus que l’ordre suprême pour agir et tirer les ficelles de ce théâtre de marionnettes disposées à mes pieds. Les cartes étaient posées, la pâte reposait en attendant l’ouverture des fours ; et à chacun son tour…

J’ai un goût amer dans la bouche, je sens bien que je vais échouer mais je dois impérativement essayer de me souvenir, de réveiller, de ranimer en moi le déroulé de cette histoire. J’ai cet aspiration chevillée au corps et, sans me mouiller, j’y crois encore, dur comme fer. « Mais le fer à dix sous »…  et je me surprends à sourire de nouveau. J’ai, sans doute, un court instant,  perdu connaissance mais j’ai conscience de mon état et j’ai cet instinct de vie qui me tient les yeux ouverts. Je dois remonter à la source, vider ma tête de toutes ces incohérences et faire sauter le barrage qui me détourne de toute réalité. Les dés sont jetés. Barre à bâbord, en avant toute, il est grand temps de m’épancher. Sus aux icebergs et hauts récifs, vogue à la mer mon frêle esquif, quel kif…

Le plan était parfait. J’aurais dû, c’est vrai, me poser des questions juste avant de foncer, sans regarder autour. Je n’ai jamais appris à nager sur le dos et je n’ai pas vu l’idiot qui sommeillait en moi. Comment pourrait-on remonter une file de dominos dès le dernier tombé ? Lequel serait alors coupable d’avoir mis le désordre à table ; le premier ou le dernier ?Qui vraiment le saurait ? Et si le dernier ne pouvait plus parler ?La boucle ainsi bouclée se refermerait à tout jamais sur elle-même ; le pousseur, seul,  gagnerait la mise sans peine et sans témoin. Si toute l’affaire avait fuitée, que je me sois fait flouer, pirater parun autremalin en douce ? La douche promettrait d’être froide et l’addition salée. Je serais alors bien mal embarqué, sans bouée ni gilet de sauvetage.

J’ai un peu de mal à respirer, j’ai envie de gerber, de jeter l’ancre, un besoin impérieux de réfléchir, de me poser, mon sang est d’encre. Je tente  en vain de m’exprimer, de m’embarquer mais je m’étrangle et m’étouffe à chaque essai… C’est tout de même étrange cette impression, telle une oppression, je ne l’avais jamais ressentie avant. Mes mots, au goutte à goutte, s’échappent de mon larynx, un embrouillamini de sons, de bruits, de presque rien ou pas grand-chose. Ma voix ricoche dans le vide. Mes phrases s’entrechoquent et s’emmêlent comme des messages dans des bouteilles à la mer, amers J’ai besoin de soutien, d’une aide salutaire, d’un rendez-vous à terre, j’enrage et déglutis. Il faut alerter les pompiers, appeler les hélicoptères, crier au feu, au fou, plus qu’il n’en faut ;  faire sonner le tocsin et hurler les sirènes. Qui me tendra la main ? Police, au secours !

Ils étaient bien trop à l’aise, de vrais poissons dans l’eau, j’aurai du me méfier, modifier mon cap et puis virer de bord, me fondre dans le décor ; une fois encore. Mais aujourd’hui, ras-le bol, j’en avais plus que marre et la coupe était pleine. Je me devais, pour moi, de traverser bourrasques et vents contraires pour mener jusqu’au terme, j’avais le vent en poupe, cette mission ultime.

Il me faut réagir et, quitte à boire le bouillon, de concentrer toute mon énergie sur mes poumons et sur ma gorge et de pousser un grand et ultime cri. Je ferme les yeux et les deux poings, je raidis la tête et mon cou, j’ouvre la bouche comme un damné mais rien n’y fait. Je tousse et je suffoque, je reste muet comme une carpe, tel un poisson rouge faisant des bulles, sans but, dans son aquarium, délirium…

J’avoue avoir tiré ma toute dernière cartouche,  je n’ai plus d’as dans mon jeu, je me retrouve sur la touche, empêché. Je me retrouve le bec dans l’eau ; vendredi, jour du loto, je n’ai même pas coché un seul bon numéro…  Je ne comprends pas ce manque de chance, j’avais pourtant tout pour réussir, tout fait pour y parvenir, j’aurais vendu ma mère, mon corps, mon âme, fait avaler toutes les couleuvres et même changé l’eau en vin pour parfaire mon grand-œuvre ; écœuré, je me hais. 

Elle ne manque vraiment pas d’air la soi-disant bonne fée qui, sur mes fonts baptismaux, au lit de mes tous premiers jours, n’a pu visiblement que m’insuffler   ces talents éventés et ces romances dégoulinantes, à l’eau de rose. Je n’ai jamais été aimé de toute mon existence, balloté de tout côté, de familles d’accueil en écueils, en résistance. J’en ai gardé ce goût de sel dans le cœur et de la pluie rouillant mes yeux. Je conserve, sans doute ainsi, tout au tréfonds de moi, éternel naufragé de la vie, des nœuds de haine envers le monde. Et malgré de très longues et impatientes recherches,  je n’ai jamais su trouver mon ile, ou mon elle, aux trésors…

Les filles me clignaient de l’œil, leurs mâles me tapaient dans le dos, je me suis laissé emporter, grisé. Il y avait toujours un verre à portée de bras-bla et un petit canapé pour faire passer l’ennui, ni vu ni connu, l’embrouille. Et je n’ai rien vu venir, enivrer par le plaisir de plaire et de paraitre, totalement happé par ce tourbillon d’amitiés supposées.  Dupe de la fourberie qui se fomentait dans mes coulisses, -la sentence ayant été prononcée depuis longtemps déjà, je crois-, je me coulais dans cette ambiance charmante et pourtant délétère, pépère… 

C’est comme si on m’avait jeté dans un fossé, sur le bord d’une route. Je moisis à fond de soute ; sonné, complètement siphonné, vidé,  bien en dessous de ma ligne de flottaison. Il ne me reste plus qu’à noyer mon chagrin dans ce crachin non balisé  et à me laisser dériver sans plus rien dire, faire ni refaire, en totale et fatale apnée. Je suis en état de choc, en pleine confusion. Je me regarde voguer au loin, sans gouvernail ni compas, je ne comprends toujours pas. Je tente de faire la planche mais flanche, peu à peu,  sur un océan en furie. Je ne suis plus qu’une épave moite, sans entrave, perdue dans l’immensité bleue d’un azur infini.  Je me sens bien un peu coupable et n’ai rien de vraiment potable à mettre en face pour me sauver, pour raconter et contrer ma propre dérive des sentiments. Quelle habitude désormais dois-je prendre pour me rendre sous ces latitudes désolées ? Comment hisser la grand-voile, seul et sans équipage, et pouvoir viser les étoiles au passage ?

L’abordage fut brutal, rapide et maladroit. Je n’ai pu endiguer que de vagues poussées et me vis submerger par un maelstrom de corps accrochés à mon flan, à mon corps défendant. De cette foule aux abois et écumant de rage je ne pouvais m’attendre, au mieux, qu’à boire le bouillon. Je n’en fus pas troublé, j’étais prêt. Dans mes yeux délavés, mes démons et merveilles, ma vie se défilait en peur et en pleurs ; c’était l’heure.

Je me souviens du poids des mains sur mon visage, du côté inhumain de cette lutte sauvage, en nage. Ils étaient tous vent debout. et moi, à bout. Pas un seul, aucun d’eux, ne m’avaient accordé un instant de partage, oubliant au passage le bénéfice du doute et la dernière bouffée promise au condamné. Je coule inexorablement.  J’étais certes coupable, à leurs yeux tout au moins, mais en venir aux mains les rendait mes semblables. Ils transpiraient la haine et la peur et l’angoisse, tout comme moi, et de ces inconnues, après de froids calculs, se résumait ma place. J’étais, pour le moment, la seule solution de cette triste équation ; entre passion et compassion. Je suis au bout du rouleau, prenant l’eau de tout part. Je me sens affaibli, mon corps se tétanise, je replonge à nouveau. Les lumières s’éteignent et une autre entre en scène, j’ai un pied en enfer. Je me vois me quitter, mon regard s’obscurcit, j’hallucine ; l’horizon s’illumine… j’arrive…

Je ne suis plus qu’un corps au fond de la piscine.

Alain VARLET

CALCUL MENTAL

CALCUL MENTAL

C’était désormais plus fort que lui, chaque matin, il devait les compter…

Ça le prenait, automatiquement, à peine sorti dans la rue. C’était instinctif, pas besoin d’y penser, ça s’enclenchait tout seul dès qu’il tournait la clef de son petit appartement.  

Il se savait malade, il y avait toujours ce truc qui lui trottait dans la tête, cette idée très bizarre qu’il ne savait pas effacer ni oublier. Il avait un TOC, c’était sûr, cette pathologie insidieuse qui pouvait vous gâcher la vie, au jour le jour. Il ne parvenait pas à s’en défaire et, même en y mettant le prix, jamais il n’en sortirait totalement guéri. Il avait pourtant tout tenté, cherchant sans cesse à se raisonner. Il mettait régulièrement  des stratégies en place, des modes de contournement, des amusements pour son cerveau, sans aucun réel succès.

Il avait pris des tonnes et des tomes de conseils auprès de tout le corps médical, poussant même jusqu’à l’hypnose et une visite au rebouteux du coin, rien n’y avait fait. Il ne se sentait pourtant  pas plus superstitieux que les -autres- qui peuplaient les trottoirs des villes, les métros de banlieue ou les autoroutes au soleil. Il ne croyait qu’en des valeurs bien personnelles tissées, en filigrane, d’incertitudes et d’une profonde solitude revendiquée de haute lutte. Il croyait à un destin à tracer de soi-même, à hisser au plus haut mât, qu’importe qu’il fut fait du chanvre de la corde d’un pendu ou des liens d’un condamné à mort. Cela allait beaucoup plus loin que de lire son horoscope dans la presse du matin, s’il la lisait, du reste ce n’était pas le cas, entre le petit café noir et la douche bien glacée pour se réveiller. C’était un défi chaque fois lancé à sa destinée, un élan vital, un véritable et impérieux besoin. Sa vie tournait, là, tout autour, en un frêle enchevêtrement d’obstacles qu’il subissait et s’imposait à lui-même.

Ses yeux les cherchaient, son cerveau les comptait, les additionnant encore et encore, tous ses sens les pistaient. Du simple calcul mental, lui qui n’en avait déjà plus beaucoup. La brève impression fugace qu’un objet de la même nature pourrait ou aurait pu passer à proximité sans qu’il l’ait vu le mettait dans un état de transe avancée. Il lui fallait sa -drogue-, sa dose quotidienne.

Il fallait que ce matin il en voit dix, pas moins. Non, pas moins, sinon la journée lui serait amère, désastreuse, mortelle même. Et pourquoi dix ? C’était comme ça, son petit rituel du matin, mélange de probabilités, d’expériences plus ou moins vécues, le tout multiplié par son temps de trajet. Il était certes un peu foldingue mais pas fou à lier, il ne se serait jamais fourvoyé dans des paris truqués ou bien trop hors de portée. Tout ce savant dosage, il le connaissait par cœur, c’est lui qui en huilait les rouages au fil tendu des années. Il jouait en solitaire, personne n’était invité. Ça se passait entre lui et lui.

De ses pérégrinations matinales, jamais il n’avait trouvé le temps ni l’envie pour regarder le paysage ou pour tout simplement parler avec des gens. Il était obnubilé par ses comptages, les yeux hagards et la cervelle en adéquation. Ça ne l’intéressait pas, personne ne pourrait d’ailleurs le comprendre, le prendre même en amitié, il en était persuadé. Il n’avait pas le temps pour cela, il avait autre chose à faire, sa survie en dépendait, il le savait. Des gens, il en avait pourtant croisé lors de ses séjours à l’hôpital, lors de ses crises d’anxiété. Des blouses de toutes les couleurs qui s’affairaient entre deux cachets, du blues, de la douleur et tant de malheur à cacher.  Il ne saurait pas quoi leur dire à tous ces étrangers, quoi partager, même faire semblant de s’y intéresser, jamais. Il avait cette idée fixe, ça occupait toute sa vie.

Le soir, il y avait la télé, allumée mais le son toujours baissé, devant laquelle, le plus souvent,  il s’écroulait, victime du surmenage lié son angoisse. Il n’en voyait que les images, tout le reste, ces flots de paroles pour ne rien dire, ça ne lui convenait pas. Il n’avait pas le goût du partage ni de l’écoute, le goût des autres. Il se suffisait à lui-même car il avait ce programme dans la tête qui l’accaparait jour et nuit.  Il ne pensait vraiment qu’à cela, le sommeil lui était insupportable, il les voyait systématiquement et invariablement défiler dans d’affreux cauchemars. Certains comptaient des moutons pour s’endormir, lui, il se préparait à son pari du lendemain. Il se sentait comme possédé, marabouté. Il ne s’alimentait presque plus, rien n’avait de saveur à son goût,  agueusie et frénésie faisaient, en lui, un très mauvais ménage. Il se mourrait, debout, sur place, surexcité et épuisé, tout à la fois. Seule sa quête avait grâce à son cœur et celui-ci ne battait plus qu’à moitié.

Il ne s’intéressait plus à grand-chose, aucune sortie, aucune lecture, pas de loisir ; rien, sauf eux. Il vivait dans son monde à lui, pourtant bien planté dans celui des autres car c’est une partie des autres qui comptait, qu’il comptait. Comment cela avait-il commencé, pourquoi toujours cette idée fixe ? Il ne savait même plus penser, se poser et réfléchir, ça lui était juste impossible. De brefs instants, il se revoyait dans sa jeunesse, riant et chahutant, heureux sans ce sac de stress sur les épaules. Que s’était-il donc bien passé, qu’avait-il fait ou pas compris ? Etait-ce une faute de sa part, une malédiction divine, un stratagème du malin ? Ils étaient là, tous les matins, pour se rappeler à son souvenir, quel délire. Il n’y avait rien à expliquer, il fallait agir.

Il se rendait au travail chaque jour de la semaine, il fallait bien sûr s’en sortir, payer ainsi quelques factures et surtout aller encore et toujours à leur rencontre. Il œuvrait dans une association d’insertion, pas bien grand-chose à faire, un peu de présence et de la petite manutention. C’est l’assistante sociale qui lui avait trouvé ce job et ce lieu sympa et convivial. Elle s’était beaucoup occupée de lui depuis que sa mère était partie. Elle l’avait ramassé à la petite cuillère, abruti par les cachets noyés d’alcool. Elle était belle comme un cœur, avait toujours ce beau sourire et une solution pour tout. Il en était tombé presqu’amoureux, du moins quand il la voyait, il semblait des plus heureux. Mais elle aussi n’était pas restée, elle l’avait quitté tout comme l’autre. Sa mère, c’était un suicide, Elise, elle, avait pris la fuite. Il s’y était attaché, à l’une, à l’autre, trop près sans doute. Elles étaient son soleil, son but, son élixir de vie. Il s’était retrouvé tout seul et son cerveau avait alors commencé à lui prescrire cet exercice à l’arrière-goût de risques fous et de pari.

Jusqu’à présent, il s’en était toujours sorti indemne, son challenge à chaque fois réussi. Cela n’avait certes pas été facile tous les jours, ça dépendait de l’heure, de la saison, des circonstances mais le but avait été atteint, carton plein, tous ses paris remplis. Ouf ! Mais plus les mois passaient, plus l’enjeu devenait sérieux et d’importance. La règle du jeu restait simple, un certain nombre à découvrir, ce qui orientait ensuite l’issue, heureuse ou non, de sa journée. Si le score était fait, voire battu, tout allait pour le mieux et même très bien dans le meilleur de son petit monde. Si le chiffre n’était pas atteint, il arrivait, éteint, ronchon, triste ou abattu au travail et tout le monde extérieur en prenait pour son grade.

Ça, c’était au tout début de sa douce folie, mais les choses s’étaient ensuite beaucoup compliquées. Il fallait qu’il parie encore plus et il en avait modifié les règles, la mise et le prix, celui à payer comme celui à gagner ou à perdre. Cela allait de plus en plus loin, à la limite du raisonnable. Il ne voyait pas le danger, seule la course et les points à l’arrivée comptaient. Il y avait eu des scarifications, des blessures plus ou moins graves, des prises de substances avariées ou très suspectes. Il arrivait au bout du cycle, ne trouvant plus aucun plaisir à faire des strikes juste pour rire, il lui avait fallu corser son jeu. Et si cela devait rater, c’était désormais à lui, seul, d’en payer le prix, et cash.

Quand ce matin il est sorti, il faisait une drôle de tête. Il semblait plus décidé que jamais et ne tourna même pas la clef, ce n’était pas du tout dans ses habitudes. Il fit un signe à la concierge, on crut qu’elle allait défaillir comme si on lui avait glissé un billet de cinq cents euros pour ses étrennes. Il marcha d’un pas très assuré jusqu’au premier arrêt de bus, et sans billet, pour une fois, s’y s’engouffra sans sa capuche. Ce n’était plus le même petit gars, plus l’anonyme dans la foule, il rayonnait. On aurait même dit qu’il souriait dans sa moustache. Qu’avait-il donc encore inventé pour pimenter son parcours ? Quel en était l’enjeu et surtout la prime de risque ?

Cela faisait bien une semaine qu’il préparait son grand coup. Il avait inlassablement effectué le même parcours, à la même heure, jour après jour. Il avait pris des notes sur un calepin acheté pour l’occasion et deux crayons, juste au cas où. Il se sentait fin prêt pour le combat, propret sur lui, assez bien dans sa tête, du moins ce qu’il en restait. Cette fois-ci, ça serait QUINZE, pas une de plus ni deux de moins. Quinze voitures à gyrophare, pompiers, police ou ambulances, dont il devrait croiser la route entre chez lui et le boulot. Il n’en avait jamais comptés autant de toute sa vie mais c’était bien là, aujourd’hui, son pari. A défi extraordinaire, prime de gain exceptionnelle ou de perte mortelle, il en avait décidé ainsi. Quinze ou la mort, il avait tracé et franchi de lui-même la limite de sa propre dérive, comme un aboutissement dans son abrutissement.

Il savait qu’en centre-ville, il ferait une bonne récolte car tout y était concentré à son souhait, la caserne des pompiers, les deux cliniques privées et le commissariat central. Il en compta même quelques-unes avant d’atteindre les portes de la ville, pas assez à son goût mais c’était déjà cela de pris. Le pont qui enjambait l’autoroute lui rapporta encore quelques points avec un long convoi exceptionnel bardé de deux voitures de sécurité civile. Ouais, ça matchait bien. Il lui restait trois kilomètres à parcourir et huit encore à décompter, ça allait le faire les doigts dans le nez, il y croyait vraiment, dur comme fer. Il approchait d’un nid, c’était certain, il entendait des sirènes au loin. Il se sentait assuré et rassuré, tout à la fois. Le but de son étrange manège n’était-il pas cela, de se sentir vivant après chaque tempête dans sa tête.

Il approchait de la ligne d’arrivée, à quelques encablures de l’atelier où il bossait et de son but ultime, en somme. Il en était à quatorze. Il avait même pu compter une voiture des services du gaz, assez rare dans sa collection, qui roulait à vive allure, toute bleutée de lumière dans la pénombre de l’aube qui pointait. Il n’en avait vu aucune depuis des mois, tout comme d’ailleurs, c’était exceptionnel, une fois seulement dans sa vie, une moto de gendarmerie tout gyrophare allumé.  

Les minutes défilaient et, malgré la fraicheur matinale, il était en sueur, chaud bouillant dehors comme en dedans. C’était la fièvre en ce lundi matin,  son jour, la gloire, sa réussite. Les autres voyageurs qui ne comprenaient rien à l’affaire le voyaient se démener, sur son siège, debout, regard à droite, coup d’œil à gauche, un vrai match à Roland Garros. Il avait perdu toute notion de temps, de lieu, d’espace, même de vie. La vie, il était en train de la jouer à pile ou face, face à face avec son destin. Il ne lui en manquait plus qu’un et il tardait à apparaitre. Il commençait à perdre espoir.

Très excité, tout à l’affut,  il n’a pas vu ni entendu, en descendant de l’autobus, ce scooter qui doublait à droite, tout phare éteint, poussé à fond sur la piste cyclable. Le choc fut terrible, son corps fit un bond d’au moins dix mètres dans les airs avant de s’écraser, mortellement touché, en plein milieu du carrefour. La foule s’agglutina autour de lui, c’était son jour de gloire, il l’avait dit. On s’occupait enfin de lui, on s’en préoccupait, on l’assistait.  Il ne verra jamais le gyrophare du SAMU, son quinzième de la journée (!), arrivé trop tard à son secours.

Alain VARLET

RESIPISCENCE

RESIPISCENCE

La brume de cette morne soirée d’automne enlaçait tout sur son passage, laissant parfois filtrer, de-ci de-là, au hasard d’un virage ou d’une rare éclaircie, les pales rayons d’or d’un soleil au couchant. La forêt restait dense malgré toutes ses feuilles perdues, tombées et répandues telle une offrande à un hiver bientôt annoncé.

Il faisait frais pour la saison, Alan avait allumé le chauffage de la voiture qui filait dans cette ambiance emplie d’angoisse. La musique poussée à fond emplissait l’habitacle de sons, de bruits plutôt, étouffant à peine le lourd silence du conducteur pressé, cramponné à son volant et fixant l’horizon.

La journée avait été rude, fertile en rebondissements de tout genre. La fin ne s’était pas déroulée comme prévue, le plan avait foiré, raté, dérapé. Il en avait pourtant millimétré chaque instant, mesuré la portée de chacun de ses actes, apporté la plus grande attention à son bon achèvement, rien n’y a fait. Des mois entiers de préparation, une enquête de fin limier, des recherches approfondies et, crac, le grain de sable qui enraye la machine, au tout dernier moment. Il était devenu un expert, une pointure, un as de première, mais, hélas, une erreur de jugement…

Rien que d’y penser, il bouillonnait intérieurement, s’agaçant sur sa conduite quasi aveugle dans le brouillard et sur le bon positionnement des rétroviseurs qu’il ne quittait désormais plus des yeux. Inquiet, il était fatigué de se sentir épié, toujours sur le qui-vive.
Depuis son entrée dans ce bois, il percevait cette menace, cette crainte sourde et tenace, de ne pas y être arrivé seul. Etaient-ce des fantômes de la nuit, des gens qui l’auraient suivi, une simple vue de son esprit ? Il ne se sentait pas tranquille, bougeant sans cesse sur son siège, tournant la tête dans tous les sens. Sur le tableau de bord, la photo d’une femme au sourire aux éclats apportait au décor un rien de réconfort.

Chaque virage était un doute sur cette route qui n’en finissait pas. Les faibles halots de ses phares, baignant dans cette purée de pois, lui permettaient à peine de deviner des ombres sans contour qui frémissaient louchement dans le vent. Il scrutait, cherchant à percevoir une présence qu’il ressentait mais qu’il ne voyait pas, un véhicule au loin, les lumières d’une maison, n’importe quoi qui l’aurait rassuré et apeuré tout à la fois. Il était loin de se douter de ce que cette nuit lui réservait.

Subi, presque brutal, le choc fut évité dans le crissement strident des pneus sur l’asphalte. Une ombre sortie de nulle part avait surgi, là, devant lui. La nappe opalescente qui flottait dans la pénombre en portait encore les traces comme des fils d’Ariane pendus, flottants sur les branchages dénudées. Quelqu’un ou quelque chose venait de passer, sans bruit, dans la lumière diffuse des phares et s’était engouffré à nouveau dans la forêt. Ami ou ennemi ?

Alan resta figé quelques minutes, les mains crispées sur le volant, à l’affut du moindre mouvement et le moteur éteint. Il n’était pas d’une nature impressionnable mais la journée avait été bien stressante, ses nerfs en avaient pris un sacré coup. Les oreilles à l’écoute, les yeux comme des soucoupes, il s’attendait surtout au pire ; mais rien, plus aucun bruit, rien ne venait altérer l’ambiance sordide de cette soirée. Après cet arrêt impromptu, il avait remonté la vitre, remis le pied à l’étrier et repris son périple. Sa destination restait lointaine, très incertaine même, et le temps jouait contre lui. Franchir au plus vite la frontière, mettre cette distance à profit pour essayer de sauvegarder sa vie, c’est tout ce qui comptait. Il devait s’échapper, et même les kilomètres qui défilaient au compteur ne lui apportaient aucune paix intérieure. Il se savait traqué, ne pouvant espérer que quelques maigres instants de répit. Il désirait plus, bien sûr, comme pouvoir disparaitre à tout jamais et refaire ailleurs sa vie, mais il ne croyait plus aux miracles. La partie était mal engagée, ses rêves envolés, il devait parer au plus pressé.

La nuit venait de monter, tout doucement sans faire de vague ; et dans le silence intense de la forêt il y eut ce bruit, sec et mat…

Il pouvait provenir de n’importe quel fourrée, d’un animal blessé et pourquoi pas d’un homme…Un chasseur ? L’anxiété remonta d’un cran. Comme il pouvait s’en douter, il n’était pas seul, ici. Ça ne pouvait venir que d’eux, il en était intimement persuadé. Le duel semblait inévitable. L’affrontement final mettrait un point fatal à toute cette histoire.

Il se gara sur le bas-côté pour prendre le temps de réfléchir et mettre au point une stratégie, pas fâché de faire une pause salutaire. Il lui fallait réagir à tout prix, dans l’urgence. La situation était préoccupante et il savait le peu de cartes qui lui restaient dans son jeu. Revenir en arrière lui était impossible, foncer à l’aveuglette encore moins, il lui faudrait juste de la chance, et encore. Un plan si parfaitement préparé qui partait à vau-l’eau, il avait tiré le gros lot sans miser un seul bon numéro, bravo. Il lui fallait trouver ultra rapidement une technique de survie, un repli stratégique sans accroc et filer à l’anglaise.

Il n’y avait malheureusement rien d’autre à faire que de forcer la chance et de foncer dans le tas. Il ne maitrisait plus l’espace entre ses pas et tous les aléas de cette folle aventure qu’il vivait, dès lors, vraiment à toute allure. Qu’importe ce qu’il advienne, pourvu que cela tienne jusqu’au bout. C’est ce qu’il espérait et appelait de ses vœux ; sortir de ce bourbier et gagner la grande ville pour se noyer dans la foule, roule ma poule. Sa respiration avait changé de rythme, plus saccadée, même pénible. La sueur qui perlait à son front lui rougissait les yeux, diminuant encore son faible champ de vision. La lutte serait terrible, la chasse était ouverte mais il ne serait jamais un gibier de potence, coûte que coûte, et malgré ses offenses.

Il se battrait, ne serait-ce à mains nues, arrachant de ses ongles les yeux de l’ennemi. Il combattrait, debout, et même à demi mort, sans regret ni remords, ne se laisserait pas faire ni prendre au dépourvu. Il se devait de vivre, n’ayant pas fait tout ça pour rien, de poursuivre son chemin. Il pensait à sa femme, ce qu’elle a enduré, ce pourquoi il était, là. Il ne lâcherait rien, ne s’avouerais jamais vaincu. Certain de son destin, malgré cette fin tragique, il voulait être libre, il l’était depuis si peu de temps.

La nuit glacée dessinait de drôles de silhouettes sur les pourtours de son parcours, des arbres fantomatiques, des reflets de lumière à chacun des virages, comme autant de visages. Oui, c’est sûr, on le dévisageait ou l’envisageait comme une proie facile, les imbéciles. Il n’était pas tombé de la dernière averse et ses adversaires très bientôt le sauraient. Il était décidé à mener jusqu’à terme son lourd contrat intime, à suivre son idée jusqu’à l’épreuve ultime. Décidé à mourir plutôt de se rendre, il pourrait décimer tous ceux qui s’opposeraient.

Il pila brusquement. Dans l’effort cinétique, la voiture fit comme une embardée et lui-même faillit se blesser, heurtant presque le pare-brise. Une ombre s’était levée juste dans son sillage, dressée dans le brouillard, dans la lumière pourprée de ses phares à l’arrière. Elle restait bien raide, debout dans un halo bleuté, et semblait bien l’attendre ou l’appeler. Son sang ne fit qu’un tour, tout comme le moteur qui vrombit de nouveau sous son pied. Il n’était pas question de faire demi-tour. Il devait s’évader et fuir toutes ces images qui l’encombraient, lui perturbant la tête. Fuir, tout simplement fuir sans demander son reste. Il n’était pas encore né celui qui lui mettrait la corde autour du cou ou le coup de grâce du condamné. Ou n’était-ce qu’un pauvre bouseux, un bucheron rentrant, à demi ivre, d’une coupe lointaine ? Si tout cela n’était en fait qu’un mauvais rêve ; après tout ?

La poussière vint perturber encore sa longue course effrénée. Ce n’était pas son jour, et ça il le savait. Quitte à tout perdre, le faire avec panache, vendre très cher sa peau, cela le motivait. Roulant à plus de cent sur des routes de terre au cœur de la forêt, il ne pensait qu’à ça ; quoique, de temps en temps, des flashs lui revenaient de sa vie, juste d’avant. Il secouait la tête pour pouvoir se défaire de ses visions morbides, s’efforçant de mener au plus vite son bolide. Il arrachait par pans entiers des brassées de buissons, roulant tant sur la route que dans les fossés encombrés. Il était en panique et furie, le tout à la fois ; comme quand il avait appris pour sa femme et ce gars.

Pourrait-il rejoindre la Suisse et son compte secret patiemment amassé depuis ces derniers mois dans l’attente de sa grande évasion ? Passerait-il entre les mailles du filet que ces inquisiteurs lui tramaient dans le dos depuis hier après-midi ? Ce n’était pas fini, dans sa tête tout au moins. Ce n’était pas la fête mais, c’est vrai, il partait de si loin… Tout était chamboulé, il devait s’en faire une raison, mettre les bouchées doubles et faire pour le mieux. Il lui faudrait changer de lieu et d’apparence, se rendre invisible, traverser le miroir des possibles. Il n’avait pas d’autre issue que d’avancer. Contrarié, il avait une façon de conduire des plus saccadées, la boite de vitesse hurlait à chaque changement et pour le frein moteur, on verrait cela demain. A ce rythme-là, sans reprise de contrôle, le moteur n’irait plus très loin. Il fallait du recul, il n’avait pas les idées claires, rien pour se calmer. Il jeta un œil rapide vers la photo de la dame, posée sur son tableau de bord, et soupira.

La nuit était ténue désormais, seule la lune, pleine et laiteuse, éclairait ce sinistre et triste décor. Elle dessinait de grandes ombres sans forme bien définie qui semblaient courir dans la forêt. Dans ce spectacle digne d’un train fantôme, Alan était la marionnette des dieux, malheureux. Y avait-il une bonne étoile dans ce ciel dégagé mais maculé de brume pour le guider ? Il déplia à qui mieux mieux la carte d’état-major qu’il avait, à grands efforts, extirpé de la boite à gants. Elle rajoutait de la difficulté encore à sa ligne de conduite mais il n’avait pas le choix. Trouver une autre route, un raccourci, pour quitter ce guêpier, c’était une vraie nécessité. Là-bas, ce carrefour, ce chemin qui file à droite et qui monte vers les ruines, enfin une bonne chose, il se prit à sourire.

La montée était raide vers ce petit plateau flanqué d’un vieux château, une destination idéale pour se cacher et reprendre ses esprits, une simple étape mais vitale. Il s’étrangla de peur quand apparut soudain, derrière des buissons, une silhouette noire, auréolée de bleu, portant comme une arme à la main. Ses pieds ne savaient plus sur quelle pédale appuyer, le moteur hurla de douleur, ajoutant à l’horreur de la situation. Il vit, stupéfait, une seconde, puis une troisième ombre sortir de ces fourrées. Serait-il donc cerné ? Il n’était pas question de les laisser le prendre aussi facilement. Dans un fracas de tôle, il bondit sur l’accotement, ouvrit rapidement la portière et s’enfonça dans le bois. La voiture, porte ouverte, les phares allumés fut abandonnée dans sa course. Une main gantée vint en tourner la clef. La chasse était lancée.

Le visage cinglé par les branches et les ronces, il s’apprêtait à battre les records cumulés de la course de fond et du marathon du siècle. Son corps était pulsé par cette adrénaline qui effaçait d’un coup sa très grande fatigue. L’air vif lui fouetta les joues. Il détalait tel un lapin à la vue d’une carabine, pressé de se terrer au plus vite, au plus loin. Il ne savait plus très bien où donner de la tête, la forêt était pleine de bruits, d’ombres et de lueurs. Le jeu des chats et de la souris ne venait que de commencer. Il rampa, se fraya, escalada des troncs, il n’avait à ce jour jamais mené tout cela de front. Il courrait à perdre haleine, tel un gibier au milieu d’une baraque de tir de fête foraine. Il faisait peine à voir. Recroquevillé sous les buissons, cherchant sa piste à tâtons, il espérait juste un asile. Se cacher était son seul espoir.

Il perçut comme des sifflements. On aurait dit la police signalant une infraction ; avait-il dépassé la vitesse autorisée, franchi la ligne blanche ou bien raté un stop ? Qu’importe, il n’avait pas de plaque, ni le temps d’ailleurs pour s’arrêter et il n’avait plus ses papiers, restés dans l’automobile, au pied de la photo. Ça vibrait et lui perçait les tympans, strident. Il erra durant de longues minutes, longues comme des heures, à arpenter, pas après bond, en retenant son souffle, dans les bruyères. La brume enduisait ses lunettes d’une rosée bien malvenue, l’obligeant à les essuyer sur ses manches de chemise. Sale temps pour les douches, il sourit. Lui, qui était toujours apprêté comme une bonne femme avant les courses, ne ressemblait plus guère qu’à un clochard en quête d’une pièce pour son litron. Il ne ménagea pas ses efforts si bien qu’il atteint, fort essoufflé, une sorte de cabane en pierre.

C’était une chaumière d’un seul tenant, toute en moellons de belle taille, quelques fenêtres murées ou calfeutrées de planches pourries et disjointes, comme barricadée. Une lourde porte, qu’il eut du mal à refermer tant elle était rouillée et vermoulue, lui laisserait bien quelques minutes de répit. Fi ! Il s’apprêtait à se poser un bref instant sur une poutre qui trainait qu’il entendit ces sifflements vibrer au-dessus de sa tête. Elles étaient toutes dressées sur le faîte des murs dépourvus de toiture, un piège à ciel ouvert. Des rayons de lumières crues perçaient l’obscurité de cette tombe et les ombres se mouvaient comme voulant se jeter sur lui. Il marqua un bref moment d’arrêt, pétrifié de stupeur, puis, réagissant très vite, il entrouvrit la porte dans un terrible effort et repris sa course effrénée, comme un dératé.

Cela se rapprochait. Cette lutte inégale se jouait dans son dos et de tous les côtés. Il ne pouvait rien percevoir de très concret entre la lune pale et les reflets qui l’encerclaient. Il se sentait très mal, tout prêt à imploser, il lui faudrait lutter, au corps à corps. Et depuis près de vingt-quatre heures toutes ces images qui revenaient, encore et encore ; cette femme qui souriait, ce gars qui se vautrait dans son propre décor. C’était l’horreur absolue, un carnage annoncé et, sans malentendu, pas encore révélé. C’était du un contre tous, il savait, il en avait depuis longtemps accepté la règle du jeu. L’orée du bois était en vue, les ruines se profilaient à l’horizon, il avait eu raison.

Des mains se posent sur lui, des bras ceinturent son corps. C’est fini, terminus, tout le monde descend. Il se rend, il rend l’âme, mort de chez mort. On lui glisse une cagoule et on ligote ses mains. La cage se referme. De l’autre côté du tissu, il y a foule, à s’en marcher sur les pieds, ça jacasse et ça discute. Une dispute ? On ne s’occupe même plus de lui. Alan ne comprend rien. Pourquoi tout ce carnaval, l’affaire était bouclée, quel en est l’intérêt ? On se bouscule autour de lui. Choisit-on le bourreau ?

La salle était immense et sombre à souhait. Pratiquement dénuée de tout ameublement, il y flottait des relents d’humidité et cette humilité en faisait sa grandeur. Une pièce voutée et sans doute souterraine, ses murs transpiraient autour de quelques lanternes flanqués sur les piliers. On s’y croirait revenu au moyen-âge, dans les geôles des princes d’antan et des affres de l’inquisition. Une grande table était dressée, toute de noire drapée, et trônait devant une simple chaise posée vers le milieu. On se croirait au tribunal, prêt à subir la question. Alan avait été assis, manu militari, et patientait déjà depuis des heures. Quelle odeur ; quelle horreur !

Dans des bruissements furtifs, il pressentit dans son dos et sur ses flancs l’approche des « autres ». Il essaya bien de se retourner ; en vain. Il constata qu’il était enchainé sur le siège. Ses poignées et chevilles le firent d’un coup souffrir. Il n’avait plus de cagoule mais ne percevait rien quand même, rien de très précis. Les ombres, toutes de noir vêtues, portant casque et lunettes, quasi au garde-à-vous, l’entouraient de fort près. Trois portes ouvraient sur la crypte, un garde devant chacune d’entre-elles. Il pouvait sentir le poids de cet air vicié sur ses épaules, ce côté confiné qui bloquait toutes les respirations qui s’échappaient en volutes de vapeur. Il faisait très froid et lui n’était qu’en chemisette. Il tremblait. De froid, de peur, il n’aurait pas su le dire ; sans doute des deux, mon adjudant.

Une lumière très vive, aveuglante, emplit soudain sa scène. Des spots électriques le fusillaient de leur lueur glacée. Un homme était rentré, en douce, et se tenait, debout derrière la table. On ne distinguait pas son visage, juste une forme dans un océan de soleils surpuissants. Il ne semblait pas déguisé comme tous ses sbires mais Alan ne put rien deviner de sa morphologie, de son âge et de son allure. L’homme fumait ; une cigarette, sans doute. Calme et posé, il prit place sur la chaise et déposa un gros dossier rouge sur le plateau. Alan aperçut, médusé, un énorme poster de sa femme posé dans la travée, juste derrière. Le cirque allait donc continuer. Quelle comédie sinistre !

Alors, c’était vrai. On allait le juger, là, comme cela, sans défense ni jury populaire. Un tribunal de pacotille, de l’esbroufe, un véritable jeu de dupes. Ah, ça non, il n’allait pas se laisser faire, plutôt sauter de suite en enfer. Dans un silence de plomb, il n’entendait que le fracas des battements de son cœur. La voix de l’homme résonna dans ce prétoire improvisé, calme, limpide, posée. Il n’avait pas grand-chose à dire, Alan s’en aperçut très vite, il répétait sans cesse toujours les mêmes mots.

« Vous aimez votre femme, n’est-ce pas ? Il serait dommageable qu’il lui arrive quelque chose. Qu’en pensez-vous, Mr TRAVEL ? Qu’en pensez-vous ?? Répondez !! »

Il baissa les yeux, mais pour mieux se reprendre encore, reprendre des forces, se défendre.

« Je ne sais pas, je ne vois pas ce que vous voulez. De l’argent, des secrets ? Je n’en ai pas, je ne vous en donnerai pas, jamais ! Je ne suis qu’un modeste entrepreneur et ma vie est claire comme de l’eau de roche, je n’ai rien, absolument rien, à vous dire ; à vous donner, à vous avouer ! Laissez-moi donc partir. De quel droit, du reste, me retenez-vous prisonnier ? J’ai ma conscience pour moi. Et vous ? Qu’avez-vous à me répondre ? Et au fait, vous être qui ? Combien voulez-vous ?»

Toujours aussi serein, le « chef », c’est du moins comme cela qu’Alan le voyait, repris sa litanie…

« Votre femme, il ne faudrait pas… Qu’en pensez-vous, Mr TRAVEL ? Dites-nous ce que nous voulons, à qui de droit, et nous disparaitrons.»

La séance de torture pourrait ainsi durer des plombes si on n’y mettait pas un petit peu du sien et personne, visiblement, n’avait l’intention de lâcher du terrain. L’homme reprit des dizaines de fois son flot de questions, sans trembler ni broncher, ni changer d’un iota. Il semblait imperturbable, décidé à arracher une réponse, quelle qu’elle soit. Il lui fallait un résultat et il s’empressa de bien le notifier au prévenu, ils avaient tout leur temps, la nuit entière et même demain, si nécessaire. Que savaient-ils au juste ? Ils semblaient bien décidés et si près de la vérité. Après des heures de combat, Alan s’endormit ou s’évanouit, ou quelque chose comme cela, rêvant à une femme au sourire aux éclats…

Il fut surpris dans son sommeil par un chahut du feu du diable, une main lourde frappait sur la table, l’enjoignant de se réveiller. Le ton avait très fortement changé, on n’était plus dans les courbettes et la franche politesse. Il fallait qu’il parle, et vite. Comme il refusa une énième fois, les choses s’envenimèrent. On n’était plus dans une salle de classe ; il prit deux claques en pleine figure. Sonné, il fit l’effort de se relever et de clamer son innocence ; dans tous les cas de tout nier, tout refuser, ne rien lâcher à ses escrocs. La salle était fort animée, on s’affairait de tout côté. Les nombreux gardes transportaient tout un tas d’objets bizarres bardés de fils électriques et des machines ressemblant à celles qu’on pouvait croire sortie d’un hôpital. Ça allait tourner mal.

Le « chef » pris solennellement la parole et, sans hausser le ton plus que de mesure, il déclara que, cette affaire n’ayant que trop durée, il était temps de passer à la manière forte. Il expliqua, non sans plaisir, qu’Alan passerait à la question de façon plus « chirurgicale ». Il brandit même un scalpel comme une menace non voilée. Il se permit même de donner un court répit au condamné en lui enjoignant de bien réfléchir avant de souffrir pour rien, car il allait quoiqu’il advienne parler. On fit silence, on aurait pu entendre une araignée filer.

Dans la pénombre et dans l’angoisse, Alan tenta à nouveau de reprendre ses esprits. On l’y encourageait très vertement. On lui apporta tout de même un verre d’eau qu’il but avec parcimonie afin de gagner un maximum de temps. Tournant la tête sur le côté, il entrevit qu’une des portes n’était plus sous surveillance, le garde étant occupé à déployer un câble vers un transformateur au fond de la salle.

Un bourreau s’était approché de lui, poussant une des machines infernales, deux autres se préparaient sans doute à le saisir par le collet. Un coup de pied, un coup de tête, la machine renversée puis une panne de courant et Alan fonça vers la porte se retrouvant très vite en pleine nature. Sauvé, il avait encore une chance et n’avait aucun regret.

Dans la salle qui s’était rallumée, le « chef » esquissa un large sourire, visiblement très satisfait de tout ce chambardement. Que cherchait-il encore ? Qu’avait-il donc manigancé ? Un simple signe de la main, et toute l’armada de soldats passa la porte, les armes au poing. La partie venait de recommencer.

Dans la forêt, Alan savait qu’il tirait ainsi sa toute dernière cartouche. Repris, il n’aurait droit à aucun cadeau, aucune grâce. Il chercha à masquer ses traces en marchant dans un ruisseau mais les pierres et le froid eurent vite le dernier mot. Il reprit sa course dans les bois, illuminés désormais de tous les côtés, des halos blancs et bleus filtraient de derrière chaque arbre, chaque rocher. Des cris, des coups de sifflet, une véritable chasse à courre dont il était le gibier. Il en grimpa des collines et en dévala des talus, s’égratignant de partout et suant sang et eau malgré le givre déposé. Il n’était toujours pas prêt à abandonner la partie.

Il ne se rendrait pas, il se l’était juré. Sa femme connaissait bien son caractère trempé, sa détermination et sa farouche envie de vivre. Il n’était pas un saint ni un héros mais il assurait toujours comme il le fallait. Les ombres se rapprochaient, petit à petit, son champ d’action rétrécissait à vue d’œil, il se sentait piégé mais il luttait, toujours et encore. Rejoindre la voiture, mais oui, c’était la bonne idée. Elle n’était pas si loin, toute portière ouverte. Deux ou trois kilomètres, ça ne comptait plus après ce qu’il avait enduré jusqu’ici.

Ça y est, il l’a vu, il va pouvoir s’enfuir et enfin être libre. Quelques mètres, tout au plus, et bye-bye les guignols, le voilà qui rigole. Il n’aura pas à se confesser, à faire son acte de contrition, bravo, vraiment champion.

Tout se bouscule et s’écroule. On le plaque au sol, ses rêves de fuite s’envolent. Il est perdu. Il ne maitrisera plus la suite, le mot -fin- en majuscule s’inscrit sur sa cavale en plein écran. De la terre dans la bouche, détrempé de sueur, il a froid, il a peur. Voilà qu’il balbutie, sanglotant :

« OK, j’avoue, j’avoue tout. C’est moi qui ai tué ma femme et son putain d’amant ! »

Dans la brume, sa voiture, les phares tout allumés, la radio mise à fond et la portière béante est entourée de militaires armés. Le coffre est grand ouvert, on aperçoit deux corps. Sur les arbres dénudés courent des centaines de lucioles, la lumière crue et blanche des torches électriques et la douceur opaline du bleu des gyrophares des camions de gendarmes. Alan était arrivé au terme de son chemin de croix, ses remords venaient enfin de lui percer le cœur et de voir enfin le jour.

Le « chef » qui tenait dans la main la photo d’une femme au sourire aux éclats, et ses sombres acolytes, s’étaient évaporés dans le brouillard opaque de ce petit matin d’automne…

Alain VARLET