VENUS ABANDONNEE

Il faisait presque jour lorsqu’il s’en alla, finalement décidé à ne plus entendre les plaintes de sa femme qui n’avait que larmes et cris à répandre autour d’elle.

Plus assez de mots d’amour à partager, seulement quelques phrases devenues ridicules, si parfaitement, qu’elle et lui savaient qu’il était illusoire d’y croire encore.

Il marchait, les yeux fixés devant lui, le buste légèrement penché en avant comme si un néant le poussait inexorablement, à chacun de ses pas, vers un autre néant.

Son regard sombre épousait les arêtes des pierres, se déroulait sur la mousse, s’harmonisait au chaos, s’incorporait à la mort nonchalante des ruines, vagabonde, qui posait çà et là ses ultimes relents de fièvre.

Dans le ciel, autour d’un soleil quasi inutile, les nuages faisaient des vagues de bourrelets étouffants. Leurs anneaux se dilataient, s’étendaient soudain, s’arrachaient en lambeaux dentelés puis redevenaient de grosses masses compactes que le vent, venu d’on ne savait où, déchirait à nouveau, agglutinait en de grossiers visages joufflus et menaçants.

Au-dessous et tout autour de lui, la ville semblait ne plus être.

Non pas vraiment disparue, mais plutôt absente.

La terre des dieux avait été abandonnée par ceux-là même qui avaient été chargés de la féconder, de la peupler et de la protéger.

La mer, surprise, immobile, dissimulait des murmures dans ses tréfonds étonnés.

Même le Sarno avait suspendu son cours avant de devenir fleuve souterrain.

Les vignes et les oliveraies étaient recouvertes d’une dentelle fragile et uniforme qu’un souffle aurait suffi à faire disparaitre.

L’homme continuait à marcher, grave et têtu, vers un lieu lointain, devenu soudainement improbable, autrefois pourtant si proche, et qui l’appelait de ses derniers échos alors que tout demeurait muet alentour.

Ses doigts caressaient au passage, furtivement, des sculptures informes, rugueuses, tièdes et instables dans leur curieux agencement d’éternité.

Son pas lent et régulier marquait à peine la cendre chaude qui, peu à peu, recouvrait ses pieds nus et les sillages éphémères qu’ils tentaient de laisser derrière eux.

Sous ses vêtements déchirés, sa peau palpitait à peine, pas plus que les traits de son visage, blêmes, lèvres exsangues, front résigné sous sa chevelure brune, collée aux tempes par de la sueur sale.

Seul son regard sombre fouillait l’espace tandis qu’il marchait, entêté.

Dans ce qui restait des prairies devenues incertaines, de lourdes bêtes dormaient en silence, l’œil globuleux, le souffle suspendu aux naseaux démesurément ouverts.

Des paysans surpris dans leur colère, menaçaient encore quelques troupeaux de leur bâton noueux levé au-dessus de leur tête, mais le geste n’en finissait pas de  s’éterniser à en devenir ridicule d’inanité.

La forêt, en chaos de troncs déformés, jetait dans l’horizon tout proche ses lances, ses pieux, ses épines de branches mortes en d’étranges figures jusqu’alors inconnues et d’une immobilité agressive.

Tout autour de la ville, les rosiers, les giroflées, les crocus, les cognassiers étaient écrasés par des lapilli grisâtres, à peine répandus.

Les odeurs de safran, de valériane, de romarin disparaissaient en volutes éparses dans le ciel ostracé.

Le myrte, jusqu’au myrte, arraché par la main rageuse de Jupiter, laissait dénudée une Vénus lasse, abattue et moribonde.

Les rues, petit à petit, reprenaient leur allure primitive de chantier avec des murs à demi érigés, de vastes monticules de gravats, des fenêtres éclatées, des portes déchirées, des toits éparpillés, gonflés et fermes sous les pieds durcis du  marcheur.

Les nuées d’oiseaux se taisaient, disparues dans l’écarlate impalpable des cieux, là où les dieux se dispersaient, éreintés, déjà épuisés par tout ce qu’ils auraient à  refaire.

Lui, calme et triste, continuait à marcher, repoussant sans effort l’emprise des téphras qui ceignaient peu à peu ses genoux, comme une douce gangue de pétales veloutés.

Des hommes et des femmes le regardaient fixement sans pour autant cesser le geste qu’ils accomplissaient avant de l’apercevoir, curieux et parfois même impudiques, toujours empreints d’une velléité ostentatoire dont l’éternité garde encore la rage froide.

Enfin, La voilà devant lui, par-delà quelques décombres.

Elle ne pouvait encore le pressentir tandis qu’il marchait vers elle dans le vent qui, doucement, en sifflant entre les pierres, précédait un grondement lointain qui venait tout juste de naître, sortait à peine du silence, pourtant déjà obstiné, acharné à tout absorber dans son terrible et discordant vacarme.

Devant sa psyché au miroir étoilé, elle levait le bras vers sa chevelure d’ébène, longue, dont les dernières pointes léchaient le creux des reins cambrés dans une sinuosité adolescente.

Du geste qu’elle faisait, un sein se détachait, admirablement paré d’une rondeur éclose, déjà ferme et auréolé d’une somptueuse féminité.

Dessous, le ventre s’arrondissait et se creusait en son centre comme aspiré par le minuscule nœud nourricier.

Il  rebondissait ensuite, chute abrupte, et s’insinuait lentement sous le tapis abondant de multiples accroche-cœurs, noirs comme la nuit, frisons impudiques reposant  leur extrémité recourbée aux abords de la fente charnue larvée dans un bâillement encore confus.

Puis, rondes et effilées, les cuisses se projetaient en fuseaux vers les genoux puis la jambe entière et, enfin, la cheville tandis que les pieds, avaient disparu dans la poussière.

Le cœur du marcheur se mit à bondir dans sa poitrine pleine de convoitise, de jubilation, d’ivresse.

Mais aussi d’incertitude dissimulée et de pleurs réfrénés.

Tout autour du silence il entendait gronder dans ses entrailles des tumultes bruyants.

Son corps entier se vêtait de vigoureux désirs.

Il abandonna ses derniers oripeaux et s’apprêta à faire offrande de toute sa beauté incandescente.

Plus un seul regard autour de lui pour juger son amour amoral.

Plus un seul regard, comme si le monde entier se désintéressait de lui, de sa maitresse, de leur amour violemment impudique.

Il approcha, mains tendues, vers la jeune femme quand soudain le vent s’immobilisa, interpellé par le fracas qui tonnait tout à coup autour de lui.

La femme parcourait le chemin du néant qui se refermait dans son sillage en un tumulte de fin du monde.

Derrière des murs d’éjectas sans cesse renouvelés, déjà Herculanum, Oplontis, Boscoréale avaient croulé, sombré dans la démence furieuse du volcan.

Le Vésuve, une première fois haineux, s’était apaisé pour mieux extirper sa colère encore enfouie, retrouver dans ses profondes entrailles endiablées, toute la force extraordinaire, insupportable, effrayante qui devait exploser, crever la terre et le ciel, tout fracasser, tout emporter dans des bouillonnements de lave, de pierres, de cendre et de fournaise.

La femme, elle, trébuchait, tombait, se relevait, les genoux écorchés, ensanglantés, reprenait sa marche, hésitante, mais entêtée, les yeux démesurément ouverts derrière un voile de cheveux raides et poisseux, des larmes coulant encore, pleines de jalousie et de douleur. Il ne restait que peu de choses de ce qu’elle avait connu jadis.

La verticalité n’avait plus de réalité et se confondait, bosselée sur le sol, avec les parcs, les jardins, les ruines et jusqu’aux caves qui présentaient à un ciel improbable leurs viscères figés.

Le silence intérieur était bruyant, bourdonnait à ses oreilles, martelait sous son crâne son cerveau épuisé de longues stridulations plaintives, enveloppait son âme de femme bafouée d’une gigantesque et angoissante désespérance et sectionnait l’espace de ses couperets rédhibitoires.

Fatiguée, vêtue de ses seuls larmes, le corps flétri, la peau couverte de fraisil brun et terne, elle allait sans plus se préoccuper du chambardement qui hurlait derrière elle, ne cessait de s’approcher, allait bientôt la dévorer dans sa gigantesque gueule ardente.

Elle aperçut soudain, au détour d’un dédale de décombres, l’homme, penché sur une masse décomposée dont elle ne reconnut qu’un sein d’une rondeur éclose.

Des yeux de l’homme, à jamais grands ouverts, jaillissait  une insondable détresse que la bouche entrouverte hurlait encore vainement.

Curieusement, les traits du visage gardaient les stigmates d’un dernier et fulgurant bonheur, comme si le plaisir avait été surpris et son masque instantanément et éternellement pétrifié.

Courbé en avant, le torse de celui qui marchait jadis n’en conservait pas moins les agréables dessins entrelacés des muscles saillants et des cuisses émergeait, au  travers de la chair ronde, une orgueilleuse puissance adulte et virile.

Mais toute cette beauté désormais inutile, peu à peu, sous ses yeux à elle, s’estompa dans le vent qui apportait à chacune de ses vagues un peu plus de cendre cuisante et suffocante.

Elle se précipita, désespérée, mal assurée, et d’une main inexperte tenta de nettoyer un bras qui se brisa aussitôt tandis qu’au lointain la montagne paraissait venir à bout du monde.

Et, bientôt, il ne resta rien de ces amours immobiles, de ce drame éternel que personne, jamais, ne pourra contredire.

Il faisait maintenant tout à fait jour.

Demain serait définitivement inutile parce que personne ne pourrait témoigner pour ces amants.

Mais la montagne avait bel et bien détruit Vénus !

Bernard Delmotte

GAMBIT

G

(Un gambit est un terme employé aux échecs et aux dames qui désigne le sacrifice volontaire d’un pion lors de l’ouverture de la partie)

Je suis un homme de terrain,

Juste bon à marcher au pas ;

J’ai toute une armée sur les reins

Qui me pousse à passer tout droit.

Pour avancer, vaille que vaille,

Je dois être sûr de mon coup ;

En espérant, dans la bataille,

Pouvoir me placer jusqu’au bout.

Si j’ai le regard biseautant,

C’est pour mieux prendre position ;

Je gagne ainsi, en combattant,

Mon seul espoir de promotion.

Je subis les assauts adverses

Sans avoir pu choisir mon camp ;

Une partie de vie en pièces

Se résumant en noir ou blanc.

Victime du tirage au sort

Et du jeu de la société,

Je me sens condamné à mort

Bien avant même de tomber ;

Presque un zéro dans la colonne

Qui joue perdant sur l’échiquier,

Simple héros qu’on abandonne,

Le pion qui se sait sacrifié.

Alain VARLET

LE BRODEUR D’ETOILES

LE BRODEUR D’ETOILES

     LE BRODEUR D’ETOILES

     Toc-toc… Toc-toc…

     Dès qu’Axel eut ouvert les yeux, le silence était lourdement et instantanément retombé dans la pièce. Il faisait très sombre.

     Ce noir ambiant accentuait encore cette curieuse sensation d’être égaré à mi-chemin entre cauchemar et réalité. Le bruit avait surpris le garçonnet en plein sommeil, ne lui laissant que fort peu de temps pour reprendre ses esprits.

     C’est dans cet état second qu’il tentait, à grande peine, d’émerger de la profonde torpeur de la nuit et de la douce chaleur de sa couette. Il faisait froid, très froid, en ce mois de décembre et il fallait bien un événement exceptionnel pour qu’il accepte de sortir le bout du nez de son lit.

     Les mains remontées à hauteur de son visage, il agrippait fermement le drap, cachant sa jolie frimousse et, sans doute, un peu d’angoisse.

     Tout cela lui semblait si étrange mais si réel à la fois.

     Bien sûr, il s’était déjà réveillé en sursaut suite à un mauvais rêve ou à un bruit dans la maison mais jamais il n’avait ressenti un tel besoin de savoir, une telle curiosité.

     Il pressentait l’importance de l’instant, tout en rechignant à aller plus en avant. Il aurait pu vous fournir mille excuses, toutes plus sensées les unes que les autres. Il connaissait le monde qui nous entoure aujourd’hui, ses dangers, ses travers et ses secrets. Il pourrait vous ressortir une tonne de bons conseils longuement distillés au cours de sa petite existence par tout un tas de grandes personnes bien intentionnées. Il était capable de…

     Toc-toc… !

     Les lamelles du store baissé laissaient difficilement filtrer la grisaille de la nuit. Il n’osa pas trop s’aventurer mais risqua un rapide regard d’un coin de la fenêtre, profitant d’un entrebâillement.

     La lune pâle mangeait son dernier quartier et n’éclairait que très faiblement le jardin du pavillon où les arbres dénudés s’étiraient en des formes inquiétantes et squelettiques.

     Il n’avait pas encore neigé cet hiver, comme l’hiver dernier d’ailleurs et celui d’avant. L’air restait glacial mais sec, aucun nuage n’étant venu tempérer la rigueur du climat qui paraissait être de plus en plus continental ; très chaud ou très froid ; plus jamais de juste milieu.

     Axel n’avait jamais réellement fait attention à la chose mais l’évidence lui sautait cette nuit à la figure : le ciel demeurait tristement vide et orphelin de ses étoiles…

     Rien pourtant ne pouvait contrecarrer l’éclat des poussières célestes, ni brume, ni embruns, ni fumée d’usine. Il vivait en banlieue, presque à la campagne, depuis que ses parents avaient « réussis ».

     Il semblait ni avoir personne.

     Il commençait à douter. Ses sens l’avaient-ils trahi ?

     Un bruit strident lui perfora soudain les oreilles, un peu comme si on faisait crisser une craie sur un tableau.

     Il s’accroupit brusquement afin de se cacher derrière l’appui de fenêtre et tenta un bref coup d’œil au dehors, écartant de ses doigts tremblants les deux dernières lamelles du store.

     Il se retrouva ainsi, médusé, à cinquante centimètres du sol, nez à nez … avec un nez collé à la vitre, de l’autre côté.

   – Ouvre, Axel ! Cela fait près d’une heure que j’essaie en vain de capter ton intérêt. Il ne fait pas chaud dehors, je t’en prie !-

     Le garçon ne bougea pas d’un pouce. Il restait raide, scotché, la bouche grande ouverte. Il ne savait que faire ni que dire.

     Le personnage qui paraissait si pressé ne mesurait guère plus que le robot offert pour son dernier anniversaire. Il portait, par contre, un fort curieux accoutrement, mélange élégant mais fort voyant d’un costume de mousquetaire royal et d’une panoplie de chevalier Jedi. Il semblait transi et totalement désespéré. Il tapait fermement des pieds, sans doute pour tenter de se réchauffer… Sa main droite fermée, il regardait tristement en direction du gamin, s’efforçant d’être persuasif.

Il cherchait manifestement à cacher une très profonde tristesse et un soupçon de panique…

     Axel ferma les yeux, très fort, allant presque jusqu’à s’en faire mal.

     Il souhaitait, bien sûr, pouvoir échapper à ce mirage, reprendre tranquillement sa bonne nuit de sommeil et faire disparaître cette inquiétante vision. Au fond de lui, pourtant, c’était bien tout le contraire. Il avait tant d’interrogations, tant de questions à poser… Qui, pourquoi, comment ? La tête lui tournait un peu.

     -La peur n’évite pas le danger-, se disait-il. Il se sentait pourtant tenaillé par des sentiments si opposés qu’il ne maîtrisait plus rien. Il se sentait perdu dans les méandres d’une histoire qu’il ne comprenait pas. Dans le brouillard de ses pensées, il crut percevoir une larme couler sur la joue du petit homme.

     -S’il te plait, laisse-moi entrer ; c’est une question de vie ou de mort !-

      La lampe de bureau dessinait un rond presque parfait dans un coin de la pièce. Et ronds étaient les yeux d’Axel, fixant intensément son nouveau camarade de chambrée…

     -Incroyable ! Fantastique ! Trop… !

     Le lutin – il n’avait pas trouvé d’autres mots pour l’instant afin de qualifier son visiteur du soir- se dirigea vers un tas de livres et s’y assit en soupirant très fort. Il accrocha son grand chapeau de feutre à un coin de l’écran d’ordinateur posé sur la table, passa sa main dans sa coiffure poivre et sel et se frotta longuement la nuque. Il se tourna ensuite tendrement vers le petit maître des lieux.

     Son regard transperça littéralement le cœur d’Axel.

     Son désespoir était si intense que le gamin put le ressentir au point d’avoir beaucoup de mal à ravaler sa salive.

     Toutes ses questions, mises un temps en instance, se bousculaient maintenant dans sa tête si bien qu’il ne sut bredouillait qu’un ridicule

-Euh, Oui ?- interrogatif. Il se sentait fort mal à l’aise. Jusqu’à présent, il se considérait comme un être normal, un petit gars bien de son époque, instruit et très sûr de lui. Jamais il n’aurait pu imaginer être ainsi dérouté, comme envoûté, par un mirage, une apparition issue sans doute de son subconscient, une vague réminiscence des contes pour enfants que lui lisait naguère son grand-père.  Il aurait voulu pouvoir se secouer tout entier, dépoussiérer son esprit des brumes étranges de la nuit. Cela ne pouvait être vrai, véritablement vrai…

     Il rêvait. Il était persuadé qu’il rêvait. Il le fallait. Vraiment !

     -Tu veux que je te pince ?- dit alors calmement le gnome.

-Ben, non ! Cela fait mal !- bredouilla le gamin. Une poupée qui parle, en pleine nuit, dans sa chambre, à l’avant-veille de Noël, c’était sans doute un signe. Mais c’était surtout le début d’une incroyable histoire…

    Remis de ses émotions, Axel s’installa sur la chaise à roulettes du bureau. Il proposa à son visiteur quelques bonbons qu’il cachait au fond d’un tiroir et le verre d’eau que sa maman lui déposait chaque soir sur le bord de sa table de nuit. Tout fut avalé en quelques minutes. Le lutin semblait vraiment à bout de forces, déshydraté et affamé. C’est sûr qu’avec une taille pareille, tous ses efforts, dans ce monde disproportionné pour lui, devaient lui demander une énergie folle…

     Rassasié, réchauffé, il entama le récit d’une incroyable aventure.

     Il s’appelait Rémi, ne connaissait pas son âge. Dans son univers, en effet, le temps se comptant en années-lumière, un calendrier aurait été fort long à consulter… et les bougies d’anniversaire bien trop nombreuses sur le gâteau… Il n’était pas un extraterrestre, pas plus qu’humain d’ailleurs, mais lui et ses quelques semblables avaient toujours été là, présents au côté de toutes les formes de vie pour accomplir une mission des plus essentielles. Il en avait connu des mondes et des civilisations. Il en était revenu de toutes ces guerres, ces chamailleries et de ces tensions. Depuis des temps incommensurables, ils avaient, ensemble, pris leur décision et trouvé LA solution : compter sur l’infiniment petit pour faire pression sans oppression sur l’opinion, capter l’intérêt du plus grand nombre sans avoir l’air d’y toucher, marquer les esprits des univers par petites touches imperceptibles. Sa mission, à lui, c’était de s’occuper des étoiles… ces repères dans le ciel, ces points tridimensionnels et presque immuables qui faisaient rêver petits et grands…

     Il était brodeur d’étoiles. Son truc à lui, c’était de rehausser chaque nuit l’éclat de ces astres inaccessibles, de leur rendre leur lustre et leur splendeur. Il travaillait dur pour cela, et la tâche était ardue. Seule une aiguille spéciale, forgée dans un métal très précieux pouvait l’aider dans sa mission. Et cette aiguille venait de casser…

     Léna, la sœur jumelle d’axel, ne serait pas de trop. De toute façon il lui fallait au moins un témoin pour qu’on ne puisse pas le prendre pour un fou. Elle se devait d’être là, à ses côtés, en ce moment magique et si terrible à la fois.

     Depuis douze ans ils partageaient tout ;  alors, un rêve éveillé,  pourquoi pas ? Il lui fallut un peu de diplomatie pour décider la fillette à daigner ouvrir un œil, puis les deux et, enfin, à sortir de son lit. Axel se souvint de cette scène d’E.T où la sœur d’Elliot se mit à hurler quand elle découvrit la créature venue d’un autre monde, il était prêt à la bâillonner et à l’empêcher de brayer mais il n’en eut pas l’occasion. La gamine ne dit pas un mot. En petite mère, elle prit Rémi dans ses bras, le serrant bien fort contre son cœur et le réchauffa de tendres bisous. La magie avait opéré. Miss folledingue s’était transformée en maman-gâteau… l’instinct maternel, sans doute…

     Le visiteur reprit alors son récit. Les deux bambins, subjugués, assis sur le bord du lit, la tête recroquevillée entre leurs genoux, ne disaient pas un mot. La douce lumière bigarrée de la mappemonde-lampe de chevet ajoutait une touche de couleurs à cette veillée de noël avant l’heure. Et le cadeau était cette année des plus extraordinaires. L’aiguille brisée avait été fabriquée il y a bien longtemps avec le métal affiné de toutes les armes de l’époque, les épées, les lances et tout le barda. Les hommes d’alors – les appelait-on d’ailleurs déjà des hommes ?-  avaient accepté de faire la paix et de croire en l’harmonie universelle. Cela avait pris du temps, beaucoup de temps, mais les lutins avaient une botte secrète… et Rémi comptait bien encore aujourd’hui pouvoir s’en servir.

     Le monde, notre monde, avait bien changé. Changé ? Pas tout à fait d’ailleurs, on avait tout simplement repris nos mauvaises habitudes d’enfants gâtés et irrespectueux. La terre était devenue un enfer pour la plupart de ses habitants et des êtres vivants. Epuisée, pillée, source de profits et de conflits, elle tournait à sa perte. Tous nous en étions coupables et conscients mais parfaitement insouciants et capables. Nos poubelles débordaient, nos vies n’étaient que loisirs et notre avenir se cantonnait à nos avoirs, plutôt qu’à être… Seule une poignée d’irréductibles, quelques doigts d’une seule main, résistaient encore… mais pour combien de temps…

     Rémi, lui, savait. Il connaissait la mécanique des mondes, cet élan de générosité naturel bien enfoui au cœur de nous. Il comptait bien dessus mais il avait surtout besoin d’aide. Axel et Léna étaient son espoir, la raison de sa présence ce soir. Les enfants ne se doutaient pas de leur importance en ce moment précis. Un gnome pouvait faire un numéro de cirque, quelques milliers de vues sur internet, une émission de télé populaire…  mais ça s’arrêtait là. Il lui fallait un support plus consistant, plus en adéquation avec le monde d’aujourd’hui, plus porteur en images et en espoir.

Axel était un petit prince de l’informatique, des jeux vidéo et des réseaux sociaux, une passion dévorante depuis son encore plus jeune âge. Il jouait souvent en ligne et avait des tas de copains, virtuellement certes mais tous aussi férus et passionnés que lui, des centaines, peut-être des milliers de petits génies disséminés dans le monde entier, avec liés à chacun d’eux des centaines et des milliers d’autres contacts. Mille fois mille, ça fait déjà un million, etc…une très bonne raison de faire appel à lui. Malgré leurs différences, ils parlaient tous une même langue, pas de l’anglais ni un langage codé mais celui des jeux et de l’amitié donnée sans d’autre intérêt que de jouer et se faire mutuellement plaisir en participant à cette chaine d’espoir qu’est tout simplement la vie. Virtuelle, mon œil ! Cette vie était réelle, celle des sains d’esprit et des zinzins de jeux.

Léna était plus sage, plus introvertie, mais elle avait le génie de tout savoir mettre en images ; c’était une artiste en herbe, pour elle un zèbre ne se résumait pas à ses rayures, elle le savait, le sentait, en était sûre.

Elle avait du monde une vision personnelle, traçant en quelques lignes sa substance essentielle. Ses qualités picturales, son goût pour le dessin seraient un plus pour ce grand dessein. Et maman, travailleuse acharnée, écolo convaincue, dans l’administration, pouvait faire le liant. Avec papa à la logistique, pizzas, boissons et frites alimenteraient l’ensemble et tout baignerait dans l’huile. Il avait, lui aussi, des tas d’amis. On disait même qu’il pourrait parler à un âne en culotte. Ce n’était pas, sans doute, la famille idéale mais tout cela paraissait génial, au moins sur le papier. Il fallait désormais convaincre tout l’ensemble d’adhérer au projet.

Dans les jours qui suivirent un phénomène étrange se produisit. Le soleil commençait aussi à décliner. Ce soleil qui apporte la chaleur sur la terre et qui est essentiel à toutes sortes de vie était une étoile, on avait tendance à l’avoir oublié. Cette grosse boule de feu, à des millions d’années-lumière de nous, allait s’éteindre ; la vie sur terre deviendrait vite totalement impossible, l’humanité en était à ses derniers jours de survie. Rémi leur expliqua qu’il y avait toute une escouade de brodeurs affectés à cet astre solaire. Et de leur faire comprendre que toutes les aiguilles de ces tisserands de l’ombre et de la lumière étaient interconnectées entres-elles par une énergie commune qu’il appelait Compassion. Le moindre incident sur un des éléments mettait en péril l’ensemble qui, comme une centrale électrique, perdait inexorablement de la puissance avant de s’arrêter définitivement. On était mal barré.

Les parents furent très vite mis dans la confidence et devant l’évidence ne purent que s’exécuter, toute la famille avait embarqué sur le même bateau dans cette tempête annoncée.

Maman prit en main, avec l’aide de son vieux père, Alain, le côté écriture et administratif de ce vaste programme. Il fallait accrocher, tout en motivant bien le fond, l’intérêt du public. Le plus dur semblait d’atteindre les plus hauts cercles décisionnels, de fédérer ces hommes qui nous disaient égaux, bien droits dans leurs égos. Elle avait l’habitude des sentiers tortueux mais non moins balisés de l’administration. Elle savait que le temps y était une mesure toute particulière et que bien des étapes seraient nécessaires au bon aboutissement de ce dernier et grand combat. L’ordinateur mis en route n’eut pas beaucoup d’instants pour ventiler…

Papa était parti faire les courses après avoir fait chauffer son portable pour rameuter tous ses amis, ça avait duré des heures… il était en forfait illimité et en avait bien profité. Dès son retour, il prendrait son poste à la cuisine, dansant entre le four et le réfrigérateur, pour le plus grand bonheur de toute la maisonnée.

Axel, branché sur les mille volts, avait capté tous les ordinateurs et les copains du quartier et s’ingéniait à mettre tous les acteurs en musique, du rock and roll assurément, c’était très hard. Ça babillait de tout côté, un charabia indescriptible, une vraie tour de Babel. Tous les contacts étaient en ligne, en direct ou directement avec leurs propres contacts. Les agents des services secrets ne savaient plus, sans doute, où donner de l’oreille, tous les réseaux commençaient à être saturés. Ils pouvaient d’ailleurs bien écouter, c’était un des buts de cette grande offensive informatique ; le monde entier se devait d’être mis au courant, alors pourquoi pas la police et les services de l’état.

Léna avait planché sur des logos, des illustrations ciblées pour, qu’en un seul coup d’œil, on comprenait l’objet du tir. Elle avait eu de bonnes idées comme celle, par exemple, de reprendre le drapeau des Etats Unis en y gommant toutes les étoiles, le géant américain ne pouvait que prendre le message en pleine figure. Elle s’était associée à son école de dessin, tous les élèves et professeurs avaient répondu à l’appel, ça dessinait et ça encrait du feu de dieu.

Nathalie, la mamie hyperactive d’Axel et Léna fut mise, elle aussi, à contribution pour sa connaissance des logiciels de mise en page et son goût prononcé pour tout ce qui touche à l’informatique en général. Elle avait travaillé très longtemps dans la presse et y avait conservé de solides relations. Cela ne pouvait qu’accélérer le processus de diffusion de l’information. Le fichier des lecteurs, les pages régionales dans un premier temps, furent intégrés au réseau. La voie était ouverte.

On ne comptait plus les initiatives personnelles de tel ou tel membre du groupe, ça turbinait bien du cerveau.  

Toute cette énergie positive faisait plaisir à voir et Rémi eut la larme à l’œil. Il ne s’était donc pas trompé, l’homme n’avait pas perdu son humanité. Il s’agitait et motivait chaque équipe, apportant sa bonhomie et un peu de bonne humeur durant ses heures difficiles. Il blaguait et transportait de salle en salle toutes les bonnes nouvelles qui commençaient à tomber. Ici, un Maire qui proposait les services de son secrétariat et de l’état civil ; là, une entreprise qui mettait à disposition son site internet et son fichier client, tout le monde était sur la brèche.

On dit souvent que, depuis l’avènement des nouvelles technologies et des systèmes d’information, personne n’est très loin, au travers des contacts de ses propres contacts, de pouvoir toucher un Président, un Ministre, une personne très connue et haut placée. Il fallait les toucher toutes et tous, les informer, les orienter, rallier leur adhésion au projet. La tâche était ardue, longue et très prenante tant au niveau moral que physique. On avait mis en place des équipes qui tournaient 24 heures sur 24. C’était pressant, urgent, vital même, et cela avançait.

Les fichiers se remplissaient, les coups de main ne cessaient plus d’affluer, on avait mis en place une cellule de crise pour parer au plus pressé et surtout pour bien organiser le tout. Il fallait faire très vite, et bien faire était la clef du succès. Un mot en amenant un autre, une discussion devenant une information, une information un article, un article un écho à la télévision régionale, cela fit rapidement boule de neige. On en parlait de Lille à Marseille, de Brest jusqu’à Strasbourg, ça mijotait bien sur le feu.

Le feu, oui ! Tout le monde avait bien compris, l’ayant confirmé de ses propres yeux, les étoiles et le soleil ne brillaient plus. Mais il fallait aussi, et surtout, parler de la solution apportée par Rémi, la seule solution possible et si difficile à mettre en œuvre. Le thème du désarmement mondial était dans les tuyaux depuis des décennies et cela n’avançait pas. On venait de fêter le centenaire de l’armistice de 1918, terrible guerre que celle-là avec ses millions de morts et des destructions encore bien visibles de nos jours. On avait remis le couvert en 1939 avec des horreurs encore bien pires puis, après Hiroshima, la guerre froide entre l’est et l’ouest, on en était arrivé aujourd’hui à la guerre des étoiles, et pas celles de Rémi, celle des engins de destruction massive qui planaient, là-haut, au-dessus de nos têtes. Le monde industriel et globalisé en avait fait ses choux gras.

On vivait désormais dans une pénombre très inquiétante, sous un soleil de plus en plus voilé. Il n’y avait plus grande différence entre le jour tout gris et la nuit noire comme dans un four. C’était une impression étrange, presque angoissante. On se sentait à la veillée d’un monde à l’agonie. Toutes les fleurs avaient flétries, les mers perdaient leurs vives couleurs et des poissons flottaient à la surface. On ne pouvait plus cacher l’évidence, on était bien au fond du puits.

L’initiative vint d’un ancien Maire du coin, Ministre à ses heures, qui, convaincu ou forcé, avait fait son rapport au Président lors du Conseil des Ministres. Il n’avait pu que remonter les mots qui venaient de la foule, la base comme il disait, qu’il rencontrait aux cours de ses périples pré-électoraux. Cela tombait d’ailleurs très bien, c’était une période idéale pour faire changer un peu les lignes. Même si les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent, il ne fait aucun doute que l’opinion publique avait dans ce cas-ci une place prépondérante. Tous les influenceurs, les réseaux, les sondages étaient vent debout pour qu’on se bouge, et au plus vite.

Des coups de fil furent passés dans les hautes sphères politiques, économiques et représentatives diverses. Des échanges parfois brusques, des débats houleux, des réunions d’urgence, tout et tous s’affolaient. Le Président des Etats Unis d’Amérique, pays grand producteur et consommateur d’armes grâce notamment au deuxième amendement de sa constitution, fut le dernier à réagir. Il savait qu’une grande part de son électorat serait farouche sur ce point. Limiter, voire interdire et détruire toutes les armes, c’était si on peut dire, se tirer lui-même une balle dans le pied. Il a beaucoup tweeté, râlé et fait la tête, mais devant la détermination de millions de personnes désormais de par le monde, il céda peu à peu du terrain. C’était en quelque sorte une question de vie et de mort, alors…

Une réunion extraordinaire à l’ONU dura près d’une semaine entière, tous les représentants des pays étaient présents. On y évoqua encore des idées de complots fomentés par telle ou telle puissance, des actes terroristes, une erreur ou une faute humaine. Les débats étaient retransmis en direct sur tous les médias du monde alimentant encore l’angoisse et la volonté populaire de parvenir à un accord.

Rémi, lui, s’impatientait. Il sentait bien que son anguille était arrivée à bout de souffle. Il souffrait en silence, non pour lui-même mais pour nous tous, pour cette humanité au bord de l’asphyxie. Il prit le risque d’apparaître sur les ondes malgré cette irrépressible peur qui lui tordait les boyaux. Il se souvenait de cette affaire de Roswell qui avait fait à l’époque grand bruit depuis que trois de ses confrères avaient glissé une nuit lors de leurs travaux sur la Grande Ourse et s’étaient ramassés sur terre. Leur existence aurait ainsi pu être trahie. Tout le tintouin que cela avait fait, toutes les théories fumeuses sur l’existence d’extraterrestres qui avaient suivies ; personne n’aurait alors compris. Il ne souhaitait pas faire sensation, juste donner sa version. Son interview fut déterminante, diffusée en mondovision. Il y parla en mots très simples, tous empreints d’une tendre empathie. Reprise par les réseaux sociaux, elle fit des milliards de vues. Il était devenu en quelques heures une sorte de mini super-héros.

Les choses s’étaient ensuite emballées, des traités ratifiés, des consensus enfin trouvés. C’est en Inde qu’une fonderie avait été mandatée afin de démanteler et de fondre toutes les armes du monde pour en affiner, à terme, une nouvelle aiguille pour Rémi. Cela avait pris du temps, beaucoup d’argent, d’énergie et bonne volonté. Mais c’était aujourd’hui fait.

On ne sait toujours pas comment il a pu se retrouver tout là-haut, il faut bien que les brodeurs d’étoiles conservent une part de mystère. Travaillant nuit et jour, Rémi et ses collègues ont accompli de vraies merveilles, un travail d’orfèvrerie et d’artisanat d’art digne des plus grands artistes de tous les temps. N’empêche que, quelques nuits plus tard, c’est sous un ciel constellé d’étoiles comme jamais que le monde put fêter sa renaissance sous les astres. Pour le soleil, il fallut un peu plus de temps, vu la surface à couvrir. Quand on le scrutait dès le matin, il était comme voilé, c’était l’ombre des lutins qui s’affairaient à le rebroder. En fin de mois ce fut fini et l’astre du jour resplendit.

Si toi aussi, sur la planète, tu vois de temps en temps une étoile te cligner de l’œil, ne doute pas de tes yeux, aie surtout une tendre pensée pour Rémi ; c’est certainement lui qui œuvre.

Alain VARLET

Un thème déjà traité mille fois mais si jouissif à écrire…

L’IRONIE DE L’HISTOIRE

– C’est incroyable, fantastique ! Vraiment ex-tra-or-di-nai-re !

Monsieur Carpentier, l’imposant Maire du village, ne tenait plus en place. Pour un peu, on le verrait facilement faire des bonds jusqu’au plafond. Et pensez donc, à son âge…

  • Inouï, formidable ! Le plus beau jour de ma vie !

C’est sous cette avalanche de superlatifs et d’adjectifs pompeux que Madame Marthe, la vieille secrétaire, introduisit solennellement Alexandre dans l’unique bureau de la toute petite Mairie de Verquinghem.

Monsieur le Maire, jovial, l’accueillit avec un maximum de ferveur non retenue.

  •  Mon cher Alexandre, mon très cher Alexandre, mon ami…

Il avait aujourd’hui la fibre paternelle et le verbe très haut, malgré ses origines nordistes bien marquées, notre officier municipal… un vrai virtuose des compliments gratuits et des cérémonies de pacotilles !

En embrassant sur les deux joues son cantonnier d’Alexandre, son Chef-Cantonnier depuis ce matin, une larme parut même briller aux creux de ses paupières mi-closes. Et les tapes amicales dans le dos dont il gratifiait largement son employé lui permettaient d’accentuer encore le côté théâtral de cette réunion sympathique et de partager surtout, à son tour, un peu de la poussière des chemins communaux. Bref, un véritable instant de grand bonheur qu’il partageait à lui tout seul.

  • Assieds-toi, raconte-moi, vite !

Alexandre n’eut pas le temps d’ouvrir la bouche, ni l’occasion non plus de profiter du fauteuil que lui poussait Monsieur Carpentier.

La double-porte du bureau s’ouvrit brutalement sous une poussée terrible. Trois, cinq, dix puis vingt personnes s’étaient engouffrées dans la pièce dans un bourdonnement infernal et Madame Marthe, totalement terrorisée, en laissa tomber le verre de vin qu’elle s’apprêtait à servir au héros du jour.

Tout ce peuple se pressa autour d’Alexandre, totalement apeuré, accaparé et quasi étouffé.

  • Alors, raconte, raconte… ! C’est quoi ? Où ?

Monsieur Carpentier, fort bousculé dans la lutte, rouge de colère et au bord de l’apoplexie, frappa très violemment du poing sur la grande table qui lui servait de bureau.

  • Silence ! Du calme ! Respectez donc ce lieu et votre élu !

Rien n’y faisant, c’est un Maire haut perché et tout décoiffé, debout sur la table au milieu d’une marée humaine totalement incontrôlable, qui fit dès le lendemain la une en photo de la gazette locale.

  • Emeutes à Verquinghem !

Tout ce petit monde se mit en branle pour aller voir in situ l’objet d’un tel délire. Il y eut un vrai cortège, déambulant de rue en rue, de la Mairie au Carrefour des Tilleuls. On se serait cru à la Saint-Guy tellement on y faisait grand bruit. On rameuta du monde en route, c’était le jour du marché,  si bien, comme le disait Corneille, qu’à la fin et par un prompt renfort on pouvait en compter pas loin de mille.

C’était là, à mi fossé, une large bande de terre plus sombre d’où émergeait un coin de pierre calcaire orné de sculptures défraichies en ronde-bosse.

Alexandre n’avait pas souhaité creuser plus loin, pourtant l’envie était bien là. Il avait laissé le site en l’état, tel qu’il l’avait trouvé fortuitement, sa bêche toujours plantée au bord du chemin, un peu comme une sentinelle endormie.

Il savait, ou plutôt il avait pressenti qu’il devait laisser la main aux experts et aux spécialistes ; surtout ne pas faire une bêtise irrémédiable, ne pas s’aventurer en terrain inconnu et jouer à l’apprenti-sorcier. On ne lui aurait pas pardonné.

Sa découverte était d’importance, il l’avait compris. Mais elle ne lui appartenait déjà plus…

Et ce ne fut pas la centaine de badauds, femmes, hommes et enfants, penchés sur son -travail- qui l’auraient contredit aujourd’hui. Tout juste avait-il réussi à se frayer un passage jusqu’à pied d’œuvre, suivi péniblement par Monsieur Carpentier et, de plus loin encore, par l’abbé Dujardin tout empêtré dans sa soutane qu’il soulevait de ses deux mains.

Les confrères d’Alexandre avaient, semblait-il, été fort zélés. Le village, tout entier, paraissait avoir été rassemblé dans l’heure. Alexandre apprendra, un peu plus tard, que la trainée de poudre de sa trouvaille avait embrassé toute la région en même pas une demi-journée, uniquement par le bouche à l’oreille.

  • Un trésor venait d’être découvert à Verquinghem !
  • Merci, les collègues !

Une carriole venait de s’arrêter à quelques encablures du trou. Taille moyenne, petite barbiche d’intellectuel, lunettes cerclées rondes sur le nez, Monsieur Dumortier, l’instituteur du village, attacha son cheval à la haie-vive qui bordait le sentier. Il jeta sa veste et son chapeau mou sur le siège du cabriolet et s’avança à grandes enjambées en relevant les manches de sa chemise brodée. Il écarta à grands gestes les spectateurs et, d’un bond, sauta dans la tranchée, heureusement sèche en cette saison. Alexandre n’aurait d’ailleurs pas entamé de travaux de voirie de si grande importance à un autre moment qu’en été. Il aimait la terre, pas la boue.

Le professeur retira de sa poche de pantalon une vieille brosse de peintre et une minuscule truelle et s’activa aussitôt à dégager la pierre de sa gangue de tourbe. Au fur et à mesure que ses mains s’agitaient, on entendait des -Oh- et des -ha- s’élever de la foule agglutinée derrière lui, de l’autre côté du fossé. Il ne dit pas un mot mais il sourit.

Il avait vu, il savait déjà, il en était certain… et il n’était sur place que depuis dix minutes… Radieux, l’instituteur réajusta ses lorgnons et tourna prestement la tête vers Monsieur Carpentier, planté comme hébété dans l’attente d’une réponse.

  • C’est du romain, Monsieur le Maire, du romain !

La nouvelle fusa à travers la foule. Tout le monde voulait voir, toucher, se faire une idée ; et tout de suite. Les gens se tassaient au bord de la fosse, se bousculaient, s’invectivaient presque. C’était un peu la panique… Il y avait grand danger.

Monsieur le Maire, rejoint par Mr Dumortier qui avait enfin réussi à sortir de son trou, prit l’affaire très au sérieux. Pas question qu’un incident vienne ternir cet heureux événement, son événement. Il en était bien trop fier, tous ces collègues du canton en seraient vert d’envie et blanc de rage. Il fit signe à Edouard, le garde-champêtre, aussi excité qu’une puce lui aussi.

  • Calme-toi, tu regarderas plus tard ! Grimpe sur ton vélo et va immédiatement chercher les gendarmes à la ville. Fais vite, il faut qu’ils embauchent de suite, il y a risque d’accident !

Les deux notables s’étaient progressivement éloignés de la cohue. On ne l’aurait sans doute pas remarqué s’ils étaient restés vraiment dignes mais on percevait  leurs rires durant leur long conciliabule, à voix basse. Ces deux-là étaient en train de tirer des plans sur la comète ou, tout au moins, de tenter de tirer la couverture à eux…

Alexandre, assis sur le talus, regardait, médusé, le triste spectacle que tout ce monde lui offrait. Lui, qui se faisait une telle fête de faire partager ce -petit coup de chance, ce coup au cœur- qu’il avait ressenti lorsque sa pelle lui révéla ce cadeau de la terre, voyait désormais une douce folie gagner tout le voisinage et les officiels s’emparer de son histoire. C’était comme s’il n’existait plus, il se sentait totalement délaissé.

Avait-t-il bien fait ? On dit souvent qu’il vaut mieux de se taire ; il se posait amèrement la question. Sa réflexion fut bien vite interrompue.

  • N’importe quoi ! Ce n’est pas un petit instituteur pro-républicain qui va aujourd’hui révolutionner l’histoire de notre village avec ses mensonges éhontés et sa science à deux sous! Saint-Hippolyte-de-Byzance, protégez-nous !

Monsieur le Curé était blanc de rage et rouge de colère, un véritable arc-en-ciel de contrariétés. On savait depuis longtemps déjà qu’il n’appréciait pas du tout les idées politiques de Messieurs Carpentier et Dumortier, mais le voir dans cet état, jamais.

La nuit était tombée tout doucement en cette fin du mois de juillet 1912 sur Verquinghem. La terrasse du bistrot de la Tête d’Or, sur la place, ne désemplissait pas. Les discussions allaient bon train. Et, la bière aidant, c’était plus à des débats politiques de seconde zone qu’à une charmante soirée entre voisins auxquels on pouvait assister.

Le -combat des chefs- n’avait pas encore eu lieu mais chacun avait déjà son avis, sa petite idée, sa vérité, son camps. Demain les choses seraient clarifiées, peut-être. Monsieur Carpentier, le Maire, avait convoqué une réunion extraordinaire du conseil municipal à dix heures tapantes et l’Abbé Dujardin s’apprêtait à profiter de la grand-messe pour faire le point, final il l’espérait, lors de son sermon, sur les derniers événements tragiques qui secouaient désormais la paroisse.

Là-haut, aux Terres Noires, près du Carrefour des Tilleuls, quatre gendarmes montaient la garde, fusil à l’épaule, devant l’objet de la discorde. On attendait des spécialistes que le Musée du Louvre à Paris avait promis d’envoyer dès le début de la semaine prochaine. Jamais le travail d’Alexandre n’avait été sujet à une telle attention.

Vers minuit, enfin, les cloches de la vieille église ramenèrent un peu de retenue et de raison dans ce bistrot bourré de monde, on pouvait même dire de monde bourré. Ils se dispersèrent par grappes entières dans un brouhaha digne d’un envol d’étourneaux. La saison des moissons approchait et il convenait, si faire se pouvait, de conserver un peu de sa tête et de ne pas trop tirer sur le sommeil.

L’estrade avait été installée à la hâte sur le perron de la mairie, le matin aux aurores, par Alexandre et ses collègues. Monsieur le Maire avait bien insisté pour qu’un drapeau français y soit hissé, garantissant ainsi sa pleine légitimité. Une brise légère froissait doucement le fanion sous un ciel clair, sans aucun nuage.  Le calme avant la tempête qui s’annonçait, sans doute. Un vieux phonographe diffusait à tue-tête une marseillaise des plus chevrotantes qu’une main fort maladroite stoppa net à la montée de Monsieur Carpentier.

  • C’est un grand jour pour la commune de Verquinghem et un grand jour pour l’Histoire avec un grand H ! Il aurait pu tout autant dire que c’était un très grand jour pour lui… Pensez-donc, notre village est village depuis plus de 2000 ans. Les romains ont vécu ici ; pas à Roublaix, pas à Bourcoing, mais ici, à Verquinghem ! c’est notre gloire aujourd’hui retrouvée. Les grandes villes industrielles d’alentour n’ont pas de véritablement histoire, pas d’identité propre, rien que de la suie sur leurs murs. Nous, nous avons des racines ! Et quelles racines, le glorieux peuple romain, race de conquérants, de vainqueurs, de bâtisseurs d’empire ! Nos ancêtres !

Le visage bien rond de Monsieur Carpentier rayonnait. Il jubilait, fier et orgueilleux pour nous, un peu aussi pour lui du reste. La main posée sur son écharpe tricolore, un peu à la manière de Napoléon, et les yeux dans le lointain, il s’imaginait déjà reçu à la Préfecture pour y recevoir la légion d’honneur. Il avait décidé, de sa propre initiative et sans en référer à ses adjoints, de délocaliser le conseil municipal sur la grand place. Moment de gloire, instant d’orgueil, il lui fallait de la foule et des témoins.

On le savait, chaque village, chaque bourg, chaque ville de France, de Navarre et d’ailleurs avait toujours rêvé atteindre un jour à une telle béatitude, comme une béatification avant l’heure : exister et avoir toujours existé.

  • J’ai personnellement insisté auprès de Monsieur le Préfet pour que la maréchaussée veille désormais sur notre trésor afin qu’aucun voyou ne puisse s’en emparer. Je demande solennellement et instamment à chacun d’entre vous de savoir raison garder et de respecter ce lieu, que dis-je, ce monument, trace de notre grandeur éternelle. Que sa majesté retombe en ce jour toute entière sur notre village. Ne faites pas le déplacement, laissons faire, posément mais prestement, ces Messieurs les archéologues de Paris. Je vous promets, quant à moi, que ce chef d’œuvre du passé, de notre passé, demeurera à jamais à Verquinghem, n’en déplaisent aux grenouilles de bénitiers et aux prêtres acariâtres, fossoyeurs de bonnes nouvelles !

Et c’est sous une pluie de casquettes et de bérets, lancés joyeusement en l’air, que se clôtura l’allocution très protocolaire de Monsieur le Maire.

On ne peut toutefois pas dire que tout le monde y était. Certains, par peur de la colère divine et surtout de Monsieur le Curé en personne, avaient préféré se rendre directement à l’église pour la grand-messe. Tous les notables s’étant donné le mot et la même heure, bien des familles s’étaient scindées en deux, un sur la place, l’autre à l’office. Il faut bien avouer que l’abbé Dujardin n’y était pas allé, la veille, avec le dos de la cuillère ; l’excommunication n’était pas loin.

Un petit nombre, enfin, d’indécis ou tout simplement de curieux, avait préféré faire le grand écart. Après le départ de Monsieur le Maire, ils se ruèrent jusqu’à la chapelle afin de ne rien perdre, miettes et pains entiers, du sermon sulfureux promis hier par l’ecclésiastique en furie.

L’atmosphère y était pesante, oppressante même. Chaque geste saccadé du frêle curé trahissait sa grande nervosité et sa mauvaise humeur latente. Il ne faisait pas bon être enfant de cœur ce dimanche matin-là… pas un bruit ne montait de l’assemblée. Tous étaient figés, raides sur leur chaise, les bras croisés, dans la même crainte des foudres du ciel et de son représentant. La face livide de l’abbé, rehaussée de ses chevaux de neige, ne présageait d’ailleurs rien de bon.

La sentence allait tomber.

  • Notre village a été fondé par Saint-Hippolyte-de-Byzance, un point, c’est tout ! Cela fait des siècles qu’on le dit et il en sera toujours ainsi. On ne va tout de même pas se mettre à réécrire les livres d’histoire à la fantaisie d’un Maire révolutionnaire et athée et d’un instituteur de bas étage qui travaille du chapeau ! Cette église, l’église Saint-Hippolyte, notre église, le plus vieux monument de la région, ce symbole pour la chrétienté, on ne va tout de même pas la jeter au rebut au profit de je ne sais quelle vieillerie douteuse sortie d’un cul de basse fosse, d’un cloaque immonde et malodorant. Le diable, je le sais, est derrière tout cela. J’en ai bien peur pour vous. Mes frères, mes sœurs, j’espère que jamais vous n’accepterez que l’on parle de vous comme des descendants des vandales, des goths ou autres ostrogoths, et que sais-je encore. Votre curé ne saurait pas, lui, concevoir une telle déchéance, une telle honte pour vous, sur vous. Je me battrai, bec et ongles, pour que cette supercherie éclate au grand jour, que tous les coupables et leurs complices soient très sévèrement punis, par la loi et par l’église. Je veux que notre Saint Patron retrouve immédiatement la place qu’il a toujours eue en nos murs et dans nos cœurs. Je vous en conjure, reprenez vos esprits et priez, priez, priez. Et que la bête meure dans les flammes de son propre enfer !

Les propos de l’un et de l’autre furent abondamment repris dans la presse qui en fit ses choux gras, faute de grives ou de grèves à relater… Colportés par la rumeur, ils avaient très vite fait le tour des cantons, voire du département. Ce n’étaient, bien sûr, que des propos déformés, des phrases tronquées sorties de leur contexte ou même, parfois, complètement inventés, de vulgaires ragots. Chacun se raccrochait à ces morceaux de vérité ou même se construisait la sienne. Tout cela se mélangeait, se diluait, s’interpénétrait et se transformait à la guise de chacun. L’alchimie perfide de la bêtise humaine en faisait un chef d’œuvre. On dit même que l’on n’échangeait pas que des mots, on en était venu aux mains, on se battait pour tel ou tel camp, on avait le goût du sang dans la bouche… Selon les cas, c’était la République ou l’Eglise qu’on assassinait ainsi. On se regardait tous en chiens de faïence, la méfiance était de mise.

Ces Messieurs de la Capitale avaient vite et très bien travaillé. En même pas huit jours, la fouille avait été bouclée. Seuls quelques notables, escortés par les gendarmes, s’étaient rendus sur les lieux à leur invitation.

Le sarcophage, c’était bien aujourd’hui de cela qu’il s’agissait, trônait désormais, protégé par une tente de fortune, au beau milieu d’une large excavation qui défigurait toute la colline. Sur une table faite de tréteaux on avait disposé des tas de tessons de poteries rouges et grises, un vrai capharnaüm, les restes sans doute d’une antique scène de ménage… Dans des bocaux, quelques piécettes totalement rincées constituaient l’unique trésor mis à jour.

Les trois archéologues parisiens, vestes et pantalons de velours tout crottés, affichaient d’emblée une autosatisfaction des plus accomplies. Ils attendaient encore des expertises de Paris pour confirmer leur pronostic mais pour eux l’affaire était entendue. Ils ne voulurent, par précaution, pas en dire plus ce qui mit encore un peu plus de pression au village. L’abbé Dujardin avait catégoriquement refusé de faire le déplacement afin de ne cautionner en aucune mesure ce bric-à-brac dégagé de ce qu’il appelait désormais le -champ du diable-.

Il fallait dire qu’en effet les événements tragiques s’étaient précipités… On ne savait plus prétendre que quelqu’un avait encore une once de contrôle sur la situation actuelle.

Le chaos s’était abattu sur Verquinghem.

C’est au gallodrome de la Tête d’Or que les choses s’étaient véritablement envenimées jusqu’à atteindre au paroxysme. Le lieu voulait peut-être cela. En cette fin de saison des combats de coqs, les esprits déjà forts échauffés des éleveurs et des nombreux parieurs éméchés ne pouvaient que s’enflammer spontanément aux feux de nouveaux assauts. 

Le bistrot était demeuré une zone quasiment neutre dès les toutes premières escarmouches et les partisans des deux camps déposaient encore régulièrement les armes devant un verre de vin ou une chope de bière. Le patron, commerce oblige, n’avait pu se résoudre à prendre officiellement et personnellement position. Il jouait en quelque sorte le rôle d’arbitre, muet et particulièrement sourd. Tout au plus se bornait-il à compter les points et éviter les risques de débordement à l’intérieur de l’enceinte. Le café et ses annexes étaient devenus un sanctuaire, le seul lieu de rencontre possible, une véritable soupape de sécurité. Même Monsieur le Curé, pourtant hostile depuis toujours aux turpitudes qu’il supposait s’y dérouler, avait fini par admettre qu’il était plus qu’essentiel pour la santé morale de la bourgade d’avoir un tel exutoire. Il n’évoquait plus dans ses sermons, pourtant forts nombreux et acerbes à l’époque, son cheval de bataille d’autrefois. C’était santé et sainteté.

Une pieuse omission !

Tout allait donc pour le mieux, du moins dans ce microcosme-là.

Monsieur Carpentier avait décidé ce matin-là d’en finir une fois pour toute avec l’opposition cléricale, question d’honneur, de république et de prestige tout personnel. Il espérait bien que le dernier combat de coqs programmé pour le jour même lui fournirait la large audience dont il avait impérativement besoin. Il souhaitait faire passer son message au plus grand nombre, et vite. Pour lui, en fait, c’était surtout l’occasion de marquer des points et parvenir à un score sans appel.

Il n’avait rien à prouver, certain au plus profond de lui d’avoir absolument et totalement raison. Il fallait rameuter, redynamiser ses troupes, déstabiliser l’ennemi et conquérir ainsi de nouveaux territoires, de nouvelles parts de marché, pas à pas, not après mot. Il ne savait plus vraiment quoi dire ni inventer mais il parlerait avec son cœur, fier bien droit dans son écharpe. Des affirmations spontanées et sincères de la première heure, on en arrivait aujourd’hui aux discours alambiqués, tortueux à souhait, sans queue ni tête. L’intelligence avait fait place à la bêtise et à la méchanceté purement gratuite des propos. L’homme ne s’y retrouvait pas.

Debout sur un banc, au milieu d’une salle survoltée, enfumée et bruyante, le Maire ruisselait de sueur, rouge vif qu’il était. Il s’égosillait à plein poumons sous une chaleur de bête. Il débitait, le terme était faible, il découpait littéralement en morceaux, pan après pan, avec une délectation non dissimulée, les dernières diatribes de son cureton d’adversaire. Il en rajoutait encore et encore, il diluait son fiel mortel à chacune de ses phrases. On ne pouvait visiblement plus l’arrêter. Quand, à de rares moments de lucidité, il revenait à parler du tombeau découvert aux Terres Noires, on aurait cru entendre Bonaparte haranguant ses hussards au pied des pyramides.

  • L’abbé Dujardin a une vision simpliste de l’histoire, bien trop simple pour être totalement honnête. Il fait preuve, en plus, d’une mémoire bien trop courte dont il a soigneusement refermé certains tiroirs. Les Romains n’ont pas été les seuls grands méchants loups de l’épopée humaine ; loin s’en faut ! Il omet sciemment, avec grande facilité du reste, des événements particulièrement tragiques, bien plus récents ; des exactions perpétrées par des êtres soit disant évolués, cultivés et croyants. Je parle de ces massacres systématiques, organisés de mains de maîtres par des malades en soutane ; de ces faits qu’il a chassé sine die de ses souvenirs, de la Sainte Inquisition, entres autres, cette Histoire avec une grande hache ! Qui a-t-il, en effet, de plus méprisable : se battre pour la vérité, pour grandir, ou tuer par orgueil et fanatisme ?

Tout et n’importe quoi y était ensuite passé, en force : la grandeur et la gloire de sa commune, l’orgueil des coqueleux, fiers descendants des empereurs romains si friands de jeux et si cultivés, les finances publiques et privées qui ne pourraient que retirer de substantiels bénéfices de la publicité ainsi faite à la cité, le devoir de mémoire, le fait de s’attacher aux faits tangibles plutôt qu’aux désuètes traditions et superstitions des bigots, tout…

Sur invitation personnelle de Monsieur le Maire, la soirée se termina fort tard et fut très bien arrosée. Il fallait au moins cela pour bien digérer son monologue interminable et bien saignant.

Monsieur le Curé réalisa dès le lendemain matin le formidable chemin parcouru par la partie adverse et promit à son entourage direct de ne pas en rester là.

  • Rira bien qui rira le dernier !

La guerre était aujourd’hui déclarée, les camps formés, le village coupé en deux. Les journalistes qui relataient l’affaire avec délectation, firent rapidement un raccourci humoristique en dépeignant la situation actuelle comme la lutte des Charpentiers contre les Jardiniers, reprenant ainsi, en jeux de mots, les noms de famille des deux chefs de clans.

Il était toutefois bien difficile de délimiter précisément les frontières, de bâtir un mur précis entre les deux camps dont les partisans se trouvaient disséminés aux quatre coins du canton. Certaines familles s’entre-déchiraient ainsi sauvagement sous le même toit. C’était plutôt une guerre des nerfs, une usure psychologique de l’adversaire, une guérilla de mots, des petites phrases assassines qui font mouche, une nouvelle guerre des tranchées.

C’était du moins sur ce seul terrain que l’abbé Dujardin semblait, compassion oblige, vouloir limiter les opérations, ce qui ne déplaisait assurément pas à son duelliste de Maire, peu enclin, lui non plus, à faire intervenir la troupe. On avait alors fourbi ses armes dans l’arsenal des encyclopédies, des livres d’histoire et des opuscules. On se chargeait, s’invectivait à grands coups d’obscurantiste, de royaliste, d’anti républicain, de schismatiques, d’iconoclastes, voire d’antéchrist. Une véritable course en avant, les mots dépassaient les pensées, les pensées se diluaient dans le fiel et la hargne. Tout ce qui pouvait être dit se payait comptant et chaque camp rendait scrupuleusement et systématiquement la monnaie…

Les femmes, elles aussi, avaient mis deux sous dans la musique d’ambiance. Cela faisait bien trop longtemps déjà qu’elles demeuraient cloîtrées dans les cuisines et les buanderies : marmots, fourneaux, dodo. Elles pansaient sans broncher les plaies et les petits bobos d’ego de tout leur petit monde en furie. Et, après tout, il n’y avait que les hommes qui puissent s’amuser. Par conviction, ou par esprit taquin peut-être, elles avaient presque toutes pris systématiquement le contre-pied des positions de leur mari. S’il était pour Monsieur le Maire, elles portaient aux nues Monsieur le Curé, s’il se reconnaissait en l’abbé Dujardin, elles confessaient aisément un petit faible pour les idées de Monsieur Carpentier… L’idée d’une grève des martines était même à l’ordre du jour, de quoi touiller un peu… Il fallait que les mâles comprennent, que la plaisanterie devait se terminer. Des choses bien plus importantes à leurs yeux étaient à entreprendre plutôt que de se chicaner à propos du passé, la grande guerre venait à peine de prendre fin, tout était à refaire, à reconstruire, à bâtir. L’avenir, l’avenir de leurs enfants était en jeu. Elles le savaient, le pressentaient, un jour leurs voix compteraient, juste une simple question de temps.

Ça chauffait dans les chaumières, le soir, au coin du feu.

Quelques rares et intrépides tentatives de réconciliation avaient pourtant bien été menées, tambour battant. Et tout particulièrement celle menait par Monsieur Gravet, le pharmacien du village, qui y avait dépensé beaucoup de l’énergie de ses quatre-trois ans et d’ancien poilu. Personnage affable et foncièrement généreux, il avait mis dans la balance tout son poids d’honnête citoyen afin, qu’après ces tourments, le village retrouve enfin figure humaine. Il avait multiplié les visites, les rendez-vous plus ou moins clandestins, les projets de compromis, intenté mille actions en secret et essuyé au moins autant d’échecs. Il avait enduré toutes les railleries, tous les quolibets de chacun des deux camps, trop heureux, sans doute, d’une telle opportunité de récréation au milieu des combats. Il avait fini par leur faible de l’ombre, la sérénité de ses propos dissonant avec le vacarme général. Ils s’étaient alors tous ligués contre lui et les canards boiteux et bagarreurs d’eau trouble finirent par chasser de la mare le dernier grand cygne blanc… Reclus et triste aujourd’hui dans son échoppe, il observait souvent, à travers la vitrine, ce cirque pitoyable et déambulant.

Mais où est l’homme, où est le bon Dieu dans tout cela ?

Soulevée par quatre solides gaillards en redingote, la statue de Saint-Hippolyte-de-Byzance se dressa dans le ciel sombre de cette fin d’après-midi d’orage. Le prêtre fit un signe nerveux de la main et, dans un mouvement très lent mais continu, la longue procession se mit en ordre de marche. La place de l’Eglise, noire de monde, disparut peu à peu sous les lourdes fumées d’encens. Les litanies de la chorale paroissiale éclatèrent au moment même où un éclair zébra l’horizon. Un long frisson secoua l’assemblée.

Dieu venait-il, lui aussi, de marquer sa colère ?

C’était à une véritable croisade que Monsieur le Curé avait convié toutes ses ouailles et les bonnes âmes du canton. Les derniers rebondissements de l’affaire ne lui convenaient pas du tout. Il se devait, lui aussi, de faire un coup d’éclat. Le plan de bataille, mûri depuis quelques jours déjà et connu, en partie seulement, de quelques fidèles lieutenants, semblaient, pour le moment, fonctionner à merveille. Rien n’avait fuité de cette manifestation non autorisée, du moins pour laquelle il n’avait pas daigné demander d’aval préalable. Autorisation qu’on lui aurait d’ailleurs sans doute refusé. Qu’importe la façon pourvu qu’on ait la presse, effet de surprise et fait divers obligent.

Le lourd cortège, après avoir fait un très long mouvement tournant sur la place du marché, s’apprêtait désormais à quitter le bourg par le sud et à piquer tout droit sur les Terres Noires. Personne, ni dans la foule compacte, ni chez les farouches partisans du Maire, spectateurs amusés de ce manège bigarré, n’avait pour l’heure saisi la froide détermination de l’abbé Dujardin, droit comme un -i- à l’avant-garde. C’était à son pas décidé que chacun devait marcher, comme un seul homme. Sus à la bête !

L’air embaumait des senteurs estivales des blés fraichement coupés et des aubépines qui ceinturaient les prés. Le temps était moite, les bêtes d’orage vous titillaient la figure, l’averse ne saurait tarder. Dès la sortie du village, le mot d’ordre fut donné, précis et sec.

  • Silence ! Prions en silence !

On avait éteint les encensoirs, inutiles en rase campagne. Les enfants, un peu trop bruyants et indisciplinés au goût de Monsieur le Curé, avaient été confiés à la surveillance de trois rombières, chez des amis, à la ferme des Duquesnoy, aux portes de Verquinghem.

Les gendarmes qui, là-haut, n’avaient eu jusqu’à présent qu’à tirer quelques garennes pour tuer le temps et améliorer l’ordinaire, ne savaient pas, sans ordre, à quoi s’en tenir. On ne pouvait décemment pas stopper une procession avec des fusils même si elle n’était pas autorisée à monter jusqu’ici…

Cruel dilemme sous les képis !

Ce n’était pas le bruit, dans un premier temps, qui avait attiré leur attention mais plutôt cette épaisse brume de poussière soulevée par des centaines de paires d’escarpins et de chaussures de cérémonie sorties pour l’occasion et voilant rapidement l’horizon. L’abbé avait soudain pris la parole, blême et froid comme au premier jour de la découverte. Il savait que l’instant était grave et sacré à la fois. Il devait abattre ses dernières cartes d’un seul coup, comme un coup de bluff ou de poker, s’il voulait encore emporter la partie et exhorter la foule de ses fidèles à entrer définitivement dans son jeu. Il fallait courir sus à l’ennemi, tête baissée, les poings serrés, sans plus faire attention aux conséquences ni à la forme. C’était le tout dernier virage avant le point de non-retour. Il lui était formellement impossible de faire désormais machine arrière. Il se devait d’enfoncer le clou sans remords ni regret. Il ne restait plus que sa conscience et lui.

  • Monsieur Carpentier est un fourbe. Qu’en a-t-il bien à faire des Romains ? Qu’en a-t-il, au fait, à faire même de vous ? Avec cette histoire abracadabrantesque, issue de son cerveau de grand malade, de mégalomane, c’est de la poudre de perlimpinpin qu’il vous jette aux yeux. Tout ceci n’est qu’un nuage de fumée qui masque ses réelles intentions. Ne comprenez-vous pas qu’il vous brosse aujourd’hui dans le sens du poil, qu’il vous flatte honteusement, bassement, dans l’unique but de servir sa si triste ambition ? Ne savez-vous pas qu’il brigue la place de député et qu’il compte conforter et bâtir sa carrière politique en vous marchant sur la tête et les pieds ? Vous êtes partie prenante de ses rêves les plus fous. Il a fait main basse sur Verquinghem ! Reprenez-vous, réfléchissez, et vite. Il faut porter un coup fatal à l’adversaire, lui briser ses jouets et faire ainsi disparaitre toutes traces de son péché d’orgueil. Elevons en ce lieu un ex-voto à notre Saint Patron. Saint-Hippolyte, priez pour nous, pauvres pécheurs.

Les gendarmes avaient dû ouvrir dans l’urgence une caserne annexe à Verquinghem, pas mal d’entre eux étaient d’ailleurs venus en renfort. Le bistrot avait été réquisitionné au grand dam de son propriétaire. Le gallodrome et la bourloire servaient désormais de salles de rétention où les centaines de belligérants des deux camps finissaient de se calmer avant de passer dans la grande salle pour y être auditionnés et libérés au compte-gouttes. Cela devrait prendre au moins quarante-huit heures. Quarante-huit heures de paix !

Monsieur Carpentier et l’abbé Dujardin, quant à eux, avaient de suite été transférés à la brigade de Bourcoing, pour y être interrogés mais surtout pour leur propre sécurité et pour calmer tous les esprits échauffés.

Après le discours incendiaire du Curé, aux Terres Noires, les choses s’étaient en effet très vite enclenchées, déchainées même. Qu’elles aient été programmées d’avance ou non, là n’était plus vraiment la question. Il convenait surtout aujourd’hui de mettre un point final à toutes ces aberrations, de trouver la solution au problème. Il fallait savoir désamorcer durablement la crise à tout prix, éviter la totale désintégration du village en ces stupides luttes fratricides.

Le propriétaire du terrain avait vraiment bien caché son jeu. Les gendarmes ne s’en étaient absolument pas méfiés. Depuis des jours déjà il avait multiplié les visites de courtoisie, le soir, en revenant d’avoir hersé les chaumes. Il arrêtait, à chaque fois, sa charrette bourrée de paille, en bas de la colline, près de l’étang, à côté du petit bois. Il repartait dès la nuit tombée, après avoir fumé sa pipe, vidé deux ou trois chopines et discuté de la pluie ou du beau temps. Il ne semblait jamais pressé.

On comprend mieux aujourd’hui.

Profitant de la pénombre, il avait patiemment déchargé et emmagasiné sous les arbres des dizaines de pioches, de burins et de masses, ainsi que deux ou trois fusils chargés, un véritable arsenal en sorte. Avait-il agi sur ordre, et de qui, par conviction ou tout simplement par intérêt personnel afin de pouvoir récupérer son bien au plus vite ? N’empêche qu’il a été pris.

L’enquête établira peut-être les circonstances de ses actes mais faisons confiance en la justice pour qu’elle soit clémente, ils étaient tous, en fait, les vrais coupables.

Après la procession, à peine arrivés sur place, les pèlerins, faisant fi des injonctions de la gendarmerie, avaient installé la statue de Saint-Hippolyte au plus haut de la colline, comme une prise de possession, un drapeau planté sur les lignes ennemies.

Les choses demeurent ensuite bien confuses dans la mémoire de chacun… On se souvient bien des paroles guerrières de l’abbé, de son appel direct et non moucheté à la destruction totale du site de fouille, tel un exorcisme du lieu sous la pioche et le feu. On a toujours en tête les images assez floues de ces nouveaux croisés montant, décidés, à l’assaut du sarcophage, les outils à la main. On revoit l’arrivée impromptue du Maire et d’une poignée de partisans venus porter main forte à la force publique dépassée, débordée de partout, de l’empoignade générale qui s’ensuivit, à coups de pieds et de poings … et des trois coups de fusil…

On ne sait pas, on se sait plus qui, réellement avait tiré, ni pourquoi. L’irréparable avait pourtant était commis !

Le calme est brutalement retombé sur Verquinghem. Il y a toujours du monde, beaucoup d’étrangers à la commune encore, mais l’ambiance générale a bien changé, toute en apaisement. Même les cloches de l’église, prêtes hier à sonner le tocsin pour une nouvelle guerre de religion, carillonnent aujourd’hui gaiement sous le soleil ardent de cette fin d’été agitée. Les dames ont troqué leurs tristes galurins de crêpe à voilette pour de charmants chapeaux aux fleurs multicolores et les hommes, leurs sombres et sobres costumes du dimanche pour le canotier et la chemise au col non boutonnée. Les enfants, totalement oubliés dans l’histoire, s’éparpillent en des jeux de leur âge, aux gendarmes et aux bandits, ce qui, si on y regarde de plus près, ressemble étrangement à tout ce qui vient de se passer…

L’abbé Dujardin a quitté le village. Il a, à ce que l’on dit, fait lui-même les démarches afin d’aller se reposer dans un monastère lointain. Certains même affirment qu’il y aurait fait vœu de -silence-.

Si vous voulez voir Monsieur le Maire, il vous faudra attendre assez longtemps. Il est parti pour un très long pèlerinage à Rome et il compte bien poursuivre ensuite jusqu’à Istanbul, l’ancienne Byzance.

L’instituteur ne sera pas de la prochaine rentrée scolaire. Il a obtenu une mutation ultra-rapide pour un petit hameau de Provence, sans histoire ancienne ni actuelle.

Notre Alexandre, quant à lui, toujours appuyé sur sa bêche, goûte à cette paix enfin retrouvée, là-haut sur les collines.

Les hirondelles volent bas et se rassemblent en grappes sur les branches annonçant déjà l’hiver. Il fait beaucoup plus frais. Cela fait du bien à tout le monde.

La colline panse aujourd’hui ses blessures. C’est comme si on lui avait arraché une grosse dent de sagesse… c’est vraiment le mot qu’il faut retenir de toute cette aventure… Elle n’a pas encore retrouvé son visage et son charme d’antan mais Alexandre et le temps y veilleront. Il faudra aplanir des montagnes de déblais, remonter à la brouette des tonnes de terre pour combler le chantier de fouille…  même s’il s’estime un peu coupable de tout ce gâchis… il a toute sa vie pour cela. Après l’ouragan dévastateur de cet été, la force tranquille de la nature est déjà à l’œuvre. Au printemps prochain, il n’en restera presqu’une trace.

Côté villageois, par contre, les cicatrices mettront probablement un peu plus de temps à se refermer. Elles ne sont bien graves mais elles demeurent très profondes, leur monde a failli exploser. Il y a beaucoup de gêne dans tout cela, de la honte d’avoir été aussi stupide, méchant et emporté, manipulés sans doute. Des cicatrices d’amour propre et d’orgueil mal placé qu’aucune médecine ne sait à ce jour guérir… Cette histoire reste le miroir dans lequel ils se revoient sans cesse, complexés et complexes ; et désespérément humain. Il ne leur sera pas facile de tirer un trait, de gommer à jamais ces vilains mots, ces gestes déplacés, cette folie soudaine mais ils retiendront la leçon de cette tragi-comédie. Le temps, là aussi, fera sans nul doute son œuvre.

Après des examens plus approfondis, le sarcophage sauvé deux fois, de la terre et de la fureur des hommes, va revenir à Verquinghem, les autorités l’ont promis.

Des travaux ont d’ailleurs été entamés dans un vieil immeuble donnant sur la place de la Mairie afin d’y créer l’amorce d’un petit musée d’histoire locale… je ne sais pas s’il y aura une salle pour relater les événements récents mais ça mériterait de s’y pencher. D’ici quelques semaines, tout au plus, la commune pourra enfin retirer un petit bénéfice de sa bien triste expérience. Nul doute, toute cette affaire ayant fait grand bruit dans tout le pays, que de nombreux curieux viendront encore y dépenser quelques sous, maigre trésor.

Au fait, je ne vous ai pas dit. On a enfin reçu les résultats des experts de Paris. Il n’y a pas plus de romain que de relique dans le sarcophage découvert aux Terres Noires. Les archéologues ont été formels, celui-ci remonte au Moyen-Age, au14ème siècle pour être très précis, il s’agit de la dépouille d’un ancien chevalier templier. Je vois déjà vos yeux qui brillent… mais non, il n’y a pas de trésor à l’horizon, foi d’Alexandre qui veille au grain.

Il n’y aura eu en cette affaire ni vrai gagnant, ni mauvais perdant, ni bon, ni méchant, ni presque juste, ni tout à fait coupable, rien qu’un clin d’œil et l’ironie de l’Histoire.

Alain VARLET

Un essai (non terminé encore) sur les TEMPLIERS

VENDREDI TREIZE OCTOBRE 1307

  1. FRERES

Deux cavaliers pour une monture, chevaliers de triste figure,

Sans parure et sans armure, parés pour la grande aventure,

Nous sommes  les frères Templiers, drapés de notre seule épée,

Moines et soldats de bon aloi et fiers banquiers de notre Roi.

Fils des croisades et fils de Dieu,  on nous dit braves et valeureux,

De redoutables bêtes de guerre,  toujours en quête ou mercenaires ;

Et si l’habit ne fait pas le moine, nombreux envient notre patrimoine…

Notre complainte n’est pas feinte ; s’il trouve en Terre Sainte son empreinte,

Le Temple n’a de seule raison que de n’être l’exemple de la  Raison ;

En Galilée, et de guerre lasse,  s’il a trouvé naguère ses traces,

C’est qu’il n’est de vraie religion que celle née de la rébellion.

Nous sommes frères et fiers de l’être, même s’il nous faut bien reconnaitre

Qu’on s’est sans doute un peu perdu sur une route inattendue.

L’exercice de notre foi paraitra chiche quelquefois…

Tous alignés sur la même ligne, désignés par le même signe ;

La croix pattée des Templiers en a appâté des milliers.

On peut pourtant manier les armes  sans pour autant annihiler son âme ;

Vivre sa foi et vivre libre, simple question d’équilibre.

Dans le vieux monde, notre fortune a fait de l’ombre et des rancunes,

Cibles de tous les impossibles, victimes d’un indicible crime,

Je jure ici et sur la Bible que nous sommes frères indivisibles.

  • 2 LE ROI PHILIPPE

Je suis Philippe, fils du Hardi, bien moins terrible que l’on dit.

Un roi de marbre ou roi de fer ; -tant je mens que j’irais en enfer-.

Souvent rigide, parfois sévère et faux monnayeur à mon heure,

Objet de nombreuses polémiques, je suis un sombre politique.

… Le procès

Des Templiers…

Roi de la dévaluation et de la mystification,

J’ai reporté toutes mes carences sur le bon peuple de France.

Jaloux et fou de pouvoir mais Roi dépourvu d’à-valoir,

En faisant vaciller le temple, j’ai signé ma mort, il me semble.

… Le doux baiser

Des Templiers…

Avec mon âme damnée, Sire Guillaume de Nogaret,

Je me suis souvent égaré en procédures et en procès.

Très entouré de mes légistes, j’en ai mis beaucoup sur ma liste :

Les lombards et puis les juifs, les pauvres mais aussi les riches,

… Sans oublier

Les Templiers…

En brouille avec notre église,  j’ai magouillé pour que se glisse

En un palais en Avignon, Clément, le Pape, mon mignon.

J’ai cumulé moult impôts, chargé les mulets plein leur dos,

Centraliser les décisions et éviter toutes les scissions. 

Vassaux, baillis et sénéchaux, tous ralliés dessous mon sceau

N’ont pas failli à leur mission, mes ennemis sont en prison.

… Et c’en est fait

Les Templiers…

J’ai voulu faire ici ma place, comme mes pairs laisser ma trace,

Faire une affaire de ma vie,  moi, petit-fils de Saint Louis.

Je n’en ai sans doute pas l’étoffe, la banqueroute au cul des coffres,

Mais qu’importe, j’aurai agi d’une main forte, d’anthologie.

… Et supplanté

Les Templiers …

Il me reste fort peu d’années et à mon sort suis condamné,

Leur sentence me poursuit, la vengeance est à ce prix.

Blessé lors d’une partie de chasse,  la voix bloquée dans ma carcasse,

Ils m’ont ainsi bien empêché de confesser tous mes péchés.

… Le pied de nez

Des Templiers…

  • 3 VENDREDI TREIZE

Le 13 octobre 1307, jour de l’opprobre et de tempête ;

Les missives l’avaient prédit : grande lessive à Paris !

Dans le vacarme, au cœur du temple, les gens d’armes nous rassemblent,

Nous voici pieds et poings liés, et c’en est fait des Templiers.

Le Roi a ourdi le procès et les on-dit  ont fait le reste,

Nos vies rejetées au fossé et on nous fuit comme la peste.

Vendredi treize, vendredi noir,

Une ombre pèse sur notre histoire.

Vendredi treize,  ventre-saint-gris,

Ne m’en déplaise,  tout est écrit !

Vendredi treize, vendredi noir,

Simple hypothèse de départ…

Ou parenthèse de l’Histoire ?

VENDREDI TREIZE,  VENDREDI NOIR !

Un jour maudit, un vendredi ;  jour du poisson…  et  du poison !

Hantés par nos belles richesses,  qu’elles soient vantées ou bien réelles,

Gênés sans doute aux entournures dans un manteau trop grand, pour sûr !,

Il a décidé d’en finir…  avec l’idée de s’enrichir.

Ils seront tous bien déçus, ne devront pas compter dessus,

Notre or ne se dit pas en pièces et si l’on doit passer en caisse,

Le trésor sera toujours là, planqué tout aux tréfonds de moi.

Vendredi treize, vendredi noir,

Une ombre pèse sur notre histoire.

Vendredi treize,  ventre-saint-gris,

Ne m’en déplaise,  tout est écrit !

Vendredi treize, vendredi noir,

Simple hypothèse de départ…

Ou parenthèse de l’Histoire ?

VENDREDI TREIZE,  VENDREDI NOIR !

Le 13 octobre, vendredi noir, personne ne gobera l’histoire,

Tout est cousu de longs fils blancs, malentendus et faux semblants…

Dans les crochets de l’infamie, le procès est déjà écrit,

Les attendus inattendus ; Seigneur Jésus, tout est perdu !

J’avouerai tout, peut-être, sans doute, je pourrais être mis en déroute,

Sans l’assistance de mon Dieu, mon existence mise au feu.

Vendredi treize, vendredi noir,

Une ombre pèse sur notre histoire.

Vendredi treize,  ventre-saint-gris,

Ne m’en déplaise,  tout est écrit !

Vendredi treize, vendredi noir,

Simple hypothèse de départ…

Ou parenthèse de l’Histoire ?

VENDREDI TREIZE,  VENDREDI NOIR !

  • 4 LE BUCHER

Souvenir de vendredi  treize, dans la tourmente et sur les braises,

Sans me soumettre, j’ai dû plier, moi, le Grand Maitre des Templiers.

La foule était noire sur la place, dans les mémoires reste la trace

De l’indicible prémonition d’une terrible malédiction.

Je me nomme Jacques de Molay, comme bientôt Jeanne, immolé,

Le monde s’en est indigné, marquant ainsi bien la lignée…

Dans la fumée, au sein des flammes, je prie mon Dieu et pour mon âme,

Mais c’est la rage au fond du cœur qui surnage ici sur la peur.

-Maudits, vous serez tous maudits jusqu’à la treizième génération !-

Dans les palais et les taudis court le vent de la rébellion ;

Le monde est en évolution, et gronde la révolution ;

Bientôt le siècle des lumières, une nouvelle ère pour la Terre…

J’ai renié ma foi et repris mes aveux,

Ça compte quelque fois dans le regard de Dieu…

Torturé par les fers, l’eau, le feu et bien pire,

J’ai vécu les enfers bien avant de mourir.

Philippe, Guillaume, Clément aussi,  veuillez plier genoux ici,

Vos ombres ne survivront  point à notre si sombre destin.

Et vos familles, des cents, des mille, sont déjà mises sur ma liste.

Vous en conjure, repentez-vous ; je vous donne ici rendez-vous.

Dessous manteaux, en souterrain,  des idéaux font leur chemin,

Nous survivrons en clandestins pour mener notre grand dessein.

C’est plus qu’un esprit de vengeance,  que le mépris de votre engeance,

Et c’est la rage au fond du cœur qui surnage ici sur la peur.

Nous sommes menés au bûcher sans avoir même trébuché,

Et sans remords, nos aveux arrachés à nos corps déchirés.

La Sainte Inquisition est-elle aux fins de la question ?

Elle, qui  bientôt devra répondre sitôt que le Roi ne sombre…

Dans ce désordre, et sans démordre, il faut ici mettre de l’ordre,

Qui est capable, même aujourd’hui, de dire -coupable-  sans contredit ?

Après un procès inique, unique dans les temps passés,

Notre histoire ne fait que commencer, notre gloire viendra tout compenser.

  • 5 JERUSALEM

Comme c’est loin, Jérusalem,

En verra-t-on jamais le terme ?

Comme un chagrin, Jérusalem,

Un jour sans fin ou un blasphème…

Un millénaire devra passer pour que la terre vive en paix ;

Les infidèles et les croisés n’ont pas matière à pavoiser,

En combattant pour un emblème, en omettant le mot-je t’aime-,

Pour un croissant, pour une croix, des flots de sang pour une foi…

JERUSALEM !

Comme c’est loin, Jérusalem,

En verra-t-on jamais le terme ?

Comme un chagrin, Jérusalem,

Un jour sans fin ou un blasphème…

Le Mont du Temple couronné sera, me semble, vite oublié ;

Tous ces combats et tous ces morts, tous les débats et des remords

 Seront murmures et délations  sur le mur des lamentations.

On ne sait plus pourquoi on lutte, pour le Sépulcre, une cause juste ?

On connait mieux ses ennemis que ses amis à demi ;

Entre bravoure et bravade, on vit d’amour pour la croisade

Et on repart vite au combat prendre la part des Judas.

Pour un croissant, pour une croix, des flots de sang pour une foi…

JERUSALEM !

Comme c’est loin, Jérusalem,

En verra-t-on jamais le terme ?

Comme un chagrin, Jérusalem,

Un jour sans fin ou un blasphème…

JERUSALEM ! JERUSALEM !

  • 6 LE GRAAL ET LE BAPHOMET

On nous pare de péchés, de félonie et de secrets,

De stratégies très bien rodées, de manuscrits  à décoder…

On parle de nous, à pas feutrés,  en calomnie  ou en rejet,

Mais c’est toujours, à chaque fois, que se fait jour notre humble foi.

Le BAPHOMET et le SAINT GRAAL ont bafoué notre idéal,

Ils ont jeté un pont bancal entre le Bien et le Mal.

C’est une curieuse alchimie qu’ont réussie nos ennemis,

Nous  sommes  damnés et condamnés malgré le nombre des années.

Ce mauvais rôle nous énerve,  jamais idole ne vénère ;

Ils ont classé l’ésotérisme entre réseau et érotisme …

L’amour d’un Dieu vaut faible somme dans le cœur odieux des hommes ;

Si la haine tue parfois, elle ne se gêne pas de tuer par foi.

Dans les règles qui nous régissent ne règne pas l’idée de vice

Et si nous avions des secrets, nous ne cachions rien de sacré.

Le procès ne fut qu’un prétexte, le vrai ne se lit dans les textes,

Tout est faux et fomenté, commenté pour être condamné.

Jetés dans cette frénésie d’un faux-procès en hérésie,

Excommuniés bien avec l’heure par des menteurs et recéleurs,

C’est sans aucune cérémonie qu’on jugea notre hégémonie.

Le BAPHOMET et le SAINT GRAAL ont bafoué notre idéal.

  • 7 LE TRESOR

Beaucoup en ont noirci des pages, tiré des films, des tas d’images,

Mais personne ne sait vraiment… Notre or agit comme un aimant !

Le trésor gît il à GISORS, à ARGINY, plus près encore ;

Est-il parti en bateau, ou à RENNES LE CHATEAU ?

Trop de mystères, tant de secrets cachés derrière,

De vieux grimoires et de hauts-lieux chargés d’histoire…

La clef est-elle sur du papier, gravée sur des murs effondrés

Ou partie, -drame !-, en fumée dans les flammes du bûcher ?

Certains de vous en font leur quête. Que trouver au bout de l’enquête ?

On ouvre une porte, on prend perpète ;  qu’importe ce qu’on trouve en fait.

Alain VARLET