2ème CONCOURS DE NOUVELLES 2019

CATEGORIE « JEUNES »

1er PRIX : Lauralie ALFONSI (Hautes Alpes)

 Une onde d’encre 

    En dessous de moi, l’eau clapotait sempiternellement et m’éclaboussait de ses gouttes amères. Assise dans une petite barque, je glissais sur l’onde salée comme le ferait une main sur la couverture d’un livre avant de l’ouvrir. Pénétrer dans cette mer d’encre s’apparentait à un rite initiatique, truffé de découvertes inattendues. Derrière moi, le rivage disparaissait progressivement. Je rejoignis bientôt le large en m’enfonçant dans la brume du matin dont la densité la rendait semblable à un mur infranchissable. 

   Je ne maîtrisais pas la direction que prenait ma barque. Elle me conduisait sur cette incommensurable étendue d’eau comme le ferait un texte avec son lecteur. On connaît toujours le début d’un livre mais on en ignore sa fin… Cette promenade maritime se jouait de moi en me proposant des images évanescentes. Mon esprit s’évaporait dans des pages liminaires, bercé par le doux bruissement des vagues. Au frisson d’un courant, je sentis la puissance de mon imaginaire qui m’arrachait des rêves, s’amusait de mes peurs fictives. Une moitié de moi m’emmenait déjà aux rives d’un hors-texte, celui qui liait cette mer majestueuse à mes champs littéraires. Mon présent me fuyait dans ce manuscrit originel. C’était une certitude.

   Un vent placide emplissait l’air de sa profonde mélancolie. Le soleil venait d’atteindre le zénith et ses vaisseaux lumineux vinrent dissiper l’épaisse brume grisâtre qui encerclait l’embarcation. Préfigurant une belle journée, le ciel se teinta d’azur.

   Un banc de poisson-ange se profila dans l’eau à l’avant de l’embarcation. Ils arboraient de lumineuses nuances ambrées, rougeâtres, bleutées ou encore verdâtres. Cette multitude de couleurs s’agençaient sur leur corps en formant des lignes irrégulières. Elles se déformaient au gré de leurs mouvements, semblables aux lignes des pages d’un livre qui se tournent.

   J’ouïs soudain un cri strident derrière moi. Un albatros se tenait là, sur le rebord de la barque et me fixait de ses yeux d’ébène. Brusquement, il déploya ses majestueuses ailes dont les plumes frémirent dans le vent. Un envol livresque dans les nues d’un ciel poétique… L’albatros disparaissait déjà derrière la ligne d’horizon en inscrivant son passage éphémère dans les nuées. La vision de ce roi de l’azur n’était plus qu’un point à la fin d’un vers. 

   L’eau devenait l’hôte de mes songes livresques, comme deux pages en regard se faisaient face, comme deux vies parallèles s’unissaient dans cet univers aquatique. Je voguais dans mes encarts intimes, dans mes digressions fictives qui s’effeuillaient au fil de ma virée. Cet antre de mer m’offrait toutes les étapes d’une onde débordante où ma passion des mots, mon amour de bibliophile et mes immersions littéraires ne faisaient plus qu’un. Une communion absolue me portait si loin dans ma vie, dans ma mémoire, dans mon avenir. Aucun vide n’était à craindre, tout se remboîtait sans cesse. Cette  mer avait jeté toutes ses feuilles de garde… 

   Ma passion des mots amplifiait la réalité comme un offset parfait. La mer m’offrait une promenade dont nombre de pages étaient inédites, tel un ouvrage non-coupé et encore jamais lu. Le couchant cuivré dardait déjà l’embarcation de ses derniers rayons de lumière. Lorsqu’il acheva son ascension et disparut derrière l’océan, le crépuscule imposa soudain sa toile nocturne. Une infinité d’étoiles blanches éclairèrent le firmament telle des lettres sur les pages d’un livre. Elles formaient des constellations, ou peut-être des mots, qui s’inscrivaient sur les pages d’un dôme céleste. Une lune d’argent trônait dans l’empyrée, en formant une tache d’encre sur ces calligraphies étoilées. Le firmament étoilé d’un texte…

   Les prémisses d’une soirée en mer s’annonçaient. L’embarcation voguait sur l’onde salée devenant de plus en plus en plus houleuse. Soudain, les étoiles disparurent en laissant derrière elles un ciel vide et ténébreux. Un vent glacial d’une force indicible se leva et me fit frissonner. L’eau, tumultueuse et noire, s’agita dangereusement autour de moi. Elle forma des vagues bouillonnantes qui atteignirent une taille monstrueuse en se dressant devant l’embarcation.  Dans cette véhémente tempête, la barque se heurta à un écueil qui dégagea un halo de lumière diaphane.

   C’était un océan sans lieu et sans nom. Il aurait suffi de presque rien pour que cette promenade soit une banale virée en mer. Mais l’onde salée avait composé une sylve de mots où mon aventure s’était illustrée en grands caractères. Mes paupières se plissèrent pour distinguer ce qui semblait être la fin d’une livresque aventure. Je me sentis abîmée dans les abysses du texte. Une fin étrange se profilait sur les pages mouvantes d’un récit maritime dont l’eau inondait mon âme, submergeait mon corps et me plongeait dans un torrent d’émotions littéraires. Les yeux toujours clos, je tendis promptement la main autour de moi. Cette nuit-là, je n’avais pas froissé les draps. Le tissu était doux au toucher et ne présentait aucun pli. Il était aussi lisse qu’une intacte flaque d’eau. Je m’aperçus que mes mains étreignaient un livre à la couverture en percaline pourpre. Mon être semblait nager dans une incommensurable onde d’encre…

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