2ème CONCOURS DE NOUVELLES 2019

CATÉGORIE « ADULTES »

2ème PRIX : Hervé BEGHIN (Nord)

                                                          CHER EDOUARD

Pour autant que je me souvienne, je ne faisais rien de particulier ce jour-là, comme les autres jours d’ailleurs. Je traînais donc mon ennui dans mon petit intérieur glacé. Je me souviens qu’au début, je m’y sentais vraiment à l’étroit mais, au fil du temps, j’ai eu la sensation que mon espace mortel et mon confort s’amélioraient. C’est ma famille qui s’est occupée, sans me demander mon avis, de me loger là, dans cet endroit sombre et parfaitement silencieux, dont je commence néanmoins à apprécier l’infinie sérénité. Car il est vrai que je n’y fais strictement rien, ni le jour, ni la nuit,  mais je le fais tellement bien.

J’ai oublié de me présenter ; je me nomme Edouard DEVREAU, et je suis mort en 1944 au cours de la bataille de Normandie. J’étais soldat dans la 2ème DB et je n’ai pas eu le temps de voir la tête d’un Fridolin que j’avais déjà reçu une balle de Mauser, tombée  malencontreusement amoureuse de mon casque et qui m’a traversé la tête à la façon d’une idée saugrenue, ce qui m’a définitivement convaincu du fait que l’on est réellement peu de chose sur la terre. Notez qu’en dessous, on n’est plus grand chose non plus, voire moins, je peux vous l’assurer. En tout cas, à force de maigrir, j’ai fini par comprendre ce que signifie l’expression « se retourner dans sa tombe » ; au début de mon séjour, je n’aurais pas pu réaliser ce challenge ; mais maintenant, pour peu qu’un événement aussi exceptionnel que désagréable m’en donne l’occasion, j’ai l’impression que j’en serais capable. Et dire que je n’ai même pas pu participer ou assister à la libération de Paris. Franchement, d’avoir combattu pour sauver notre pays et d’en finir juste avant la fin du conflit et le retour des bals populaires, c’est pas une mort, même si le Ministre de la  guerre a cru devoir épingler une médaille sur le drapeau recouvrant mon cercueil,  alors que je n’ai strictement rien fait, à part lever légèrement la tête au mauvais endroit et au mauvais moment.  Ce fut un clap de fin digne d’un mauvais film.

Depuis que je suis là, je m’efforce de garder les yeux fermés, ce qui me permet d’éviter d’observer ce monde qui devient plus fou décennie après décennie ; j’ai la chance de mener une mort paisible, enfin, la plupart du temps, car il y a quand même, tous les ans, ce jour maudit où ils viennent en nombre envahir notre domaine, les bras chargés de fleurs, le plus souvent des chrysanthèmes ou des pompons, qu’ils déposent bêtement sur nos tombes, comme s’il nous était permis de les voir ou d’en humer les fragrances. L’ensemble doit certes apporter un peu de gaieté et de lumière dans cet endroit, mais qui en profite ? Et ça parlote, et ça parlote, une vraie cacophonie qui vient troubler la quiétude de notre trépas. Après viennent les prières, les signes de croix et quelques larmes pour faire bien dans le tableau. Et  on ressort les vieilles histoires de famille, les anecdotes d’antan, les colères, les infidélités, les cuites de carnaval et le reste. Devoir écouter ces inepties est d’un ennui mortel, un après-goût d’enfer.

Mais ce qui m’est arrivé quelques semaines seulement après la Toussaint est bien plus extraordinaire. Alors que je vaquais paisiblement à mon occupation favorite qui consiste à être allongé sur ce qui reste du capiton de mon cercueil, j’ai entendu soudain, venant d’assez loin, les échos d’un chant religieux que j’ai reconnu, car il avait été entonné par ceux qui assistaient à mes obsèques il y a longtemps il me semble. Cela n’avait rien d’étonnant en soi car, bien qu’il fût surpeuplé, le cimetière civil dans lequel on m’avait logé, alors que j’aurais préféré de loin être enterré avec mes copains dans un cimetière militaire, accueillait de temps en temps des funérailles qui venaient rompre la monotonie de mon séjour.

Mais c’est la suite qui s’avéra inattendue. Je me suis rendu compte que le convoi funèbre s’était arrêté à quelques mètres seulement de ma tombe, ce qui signifiait que j’allais avoir un nouveau voisin de stèle. Après un moment bruyant durant lequel, j’imagine, les croque-morts ont déchargé le cercueil et l’ont placé sur des tréteaux, le curé a pris la parole et je l’ai entendu dire cérémonieusement : «  Nous sommes réunis aujourd’hui en ce lieu pour admettre dans sa dernière demeure notre père, notre frère, notre ami Edouard DEVREAU, décédé, entouré des siens, le 27 Décembre dernier, sans avoir eu la chance de vivre le passage au troisième millénaire… » 

QUOI ? Ai-je bien entendu ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Edouard DEVREAU, c’est moi et personne d’autre, et je suis mort en 44 pas en 99. Voyons, voyons, on serait à la veille de l’an 2OOO ? Dieu que le temps passe vite quand on est là-dessous. Je serais donc dans ce trou depuis plus de cinquante ans ? Mais je ne suis pas fou, je suis mort avant d’avoir eu des enfants. Alors, qui donc prétend user de mon nom et de mon prénom ? Un escroc ? Un imposteur peut-être ? Et s’il existe vraiment, comment être sûr qu’il ne veut pas prendre ma place ?  Mais pourquoi ferait-il ça ? Je n’ai jamais eu l’impression de déranger qui que ce soit. N’empêche,  il a l’impudence de venir me narguer à quelques mètres de ma tombe, avec la complicité bienveillante du curé de la paroisse ; c’est scandaleux, c’est de la concurrence déloyale.

Tandis que des pensées ne se bousculent pas dans ma tête, le curé évoque les nombreuses qualités de cet Edouard-là, que même ma modestie proverbiale ne peut empêcher de reconnaître comme miennes et, du coup, j’ai la douloureuse  sensation qu’on est en train de m’enterrer une seconde fois. Avez-vous remarqué que, tant qu’on est un être vivant, on fait constamment l’objet de critiques portant sur notre caractère, notre style de vie, nos goûts, nos relations, nos amours, dictées le plus souvent par la jalousie ou la mesquinerie ; et quand, par hasard, on vient à mourir, miracle ! On ne nous trouve plus que des qualités ! Je n’ai jamais entendu dire autant de bien de moi que le jour de mes funérailles. Si j’en avais été capable, j’aurais jeté un œil à ma gauche puis à ma droite, pour me convaincre que  ce discours s’adressait bien à moi.

Je crains quand même qu’à la longue, la présence toute proche d’un second Edouard DEVREAU ne provoque de regrettables confusions. Imaginez qu’à l’époque, il y ait eu dans le même cimetière deux Franklin ROOSEVELT ou deux Winston CHURCHILL, pas deux Adolf HITLER, non, il y a des limites aux coïncidences fâcheuses. Compte tenu de la fréquence des hommages rendus à l’Américain et à l’Anglais, ceux-là mêmes qui m’ont  envoyé au casse-pipe sans état d’âme, la situation serait bien vite devenue ingérable. Je subodore déjà que c’en est fini de ma tranquillité, car je me souviens très bien qu’au début de l’éternité, les visites éplorées et les dépôts de gerbes et de bouquets sont fréquents ; l’arrivée du nouveau pourrait bien chambouler ma mort de tous les jours. Et, avec ma chance habituelle, vous verrez que les quelques vieillards qui se souviennent encore assez de moi pour avoir l’idée de m’offrir une ou deux fleurs se tromperont de tombe en me visitant au cimetière, et je n’aurai même pas la possibilité de leur dire : «  Psstt, c’est pas lui votre Edouard DEVREAU, c’est moi ». Ah, je vois déjà la scène : le gamin mort de rire en voyant ces vieux débris déposer sur sa tombe des fleurs qui ne lui sont pas destinées. Maudit soit celui qui nous prive de toute communication avec les vivants, quoique, si l’on en croit la rumeur…

L’idéal eût été qu’on nous enterrât dans la même tombe ; nous aurions pu ainsi échanger, en toute confidentialité, des souvenirs et des points de vue qui n’appartiennent qu’à des Edouard DEVREAU. Et, au 1er Novembre, nos familles et nos amis mélangeraient nos chrysanthèmes et nos pompons dans une symphonie de couleurs et de bons sentiments. A la réflexion, le petit nouveau fera peut-être un défunt très fréquentable. D’ailleurs, si ça se trouve, il a combattu lui aussi. Les DEVREAU sont de bons soldats, certes peu de temps pour certains, mais de bons soldats quand même. Il serait quand même bien étonnant qu’en cinquante ans, la folie des hommes n’ait pas débouché sur une jolie petite guerre, que J’imagine bien faire siffler les balles dans un pays comme… je ne sais pas moi, disons l’Algérie. Evidemment, comparée à la mienne, il s’agirait d’une guerre de pacotille. Les combats se dérouleraient sous le soleil et la chaleur, et les soldats crapahuteraient dans le sable, un peu comme en vacances, alors que nous n’avons connu, à l’époque, que la gadoue et le froid. C’est peut-être pour ça que je suis resté si frileux depuis.

Je ne suis pas loin de conclure que mon nouveau voisin n’a pas eu autant de mérite que moi, d’autant qu’il a sûrement vécu plus longtemps, probablement parce qu’il a appris assez tôt à baisser la tête plutôt qu’à la lever bêtement ; quand, tout à coup, une idée me traverse le crâne, en suivant sans doute la même trajectoire que la balle qui m’a tué il y a plus d’un demi-siècle; Est-il possible que le fait qu’un Edouard DEVREAU soit enterré si près de moi ne soit qu’une coïncidence ? Ai-je bien tout entendu de l’éloge  prononcé par ce curé vieillissant ? Est-ce que celui-là ne serait pas finalement de ma famille, un de mes parents, un fils peut-être ? Dans la tourmente de cette saleté de guerre, les nouvelles de l’arrière étaient plus que rares, et si ça se trouve, ma femme a eu un fils, que je lui ai fait lors d’une permission, qui serait né après ma mort et que, par respect pour ma mémoire, elle aurait prénommé Edouard ? Mais bien sûr, c’est la logique même, celui qui vient s’allonger là, à quelques mètres de moi, c’est forcément mon fils, que je n’ai jamais connu, et pour cause ! Quelle divine surprise ! Quelle émotion ! J’en ai les os qui s’entrechoquent.

Mais, puisqu’il en est ainsi, mon cher Edouard, ne reste pas là dans cette tombe glacée, pour le reste de ta mort. Rejoins-moi, viens vite, je t’attends, je t’accueillerai à bras fermés.

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