2ème CONCOURS DE NOUVELLES 2019

CATEGORIE « ADULTES »

1er PRIX : Patrick UGUEN (Yvelines)

Désoriente express

Chaque matin, elle allait boire un café à la terrasse du Flore.

Bien sûr, ça n’était plus l’atmosphère effervescente et grave et légère qu’avaient dû connaître Sartre et Beauvoir et dont ses parents, lorsqu’elle était enfant et qu’ils lui offraient sur la terrasse un chocolat chaud et hebdomadaire, aimaient à lui transmettre tout l’enchantement. Le tourisme, l’artifice, ou bien l’arrogance, avaient depuis longtemps déchu le lieu de son piédestal de la pensée universelle. On y voyait pourtant, encore, parfois, rarement, au milieu des artistes frelatés s’imaginant, parce qu’ils s’étaient assis sur le même siège qu’un illustre intellectuel, qu’ils s’appropriaient son génie par je ne sais quelle pression osmotique et occulte de leur fessier commun, et au milieu des selfies des fans existentiels, de véritables esprits, souvent discrets, perpétuant, dans le geste rituel, lent ou frénétique, d’un stylo sur le papier, le mystérieux charme de l’écriture qui la fascinait tant.

Son époux fut un de ces esprits et ce fut l’élégance du geste de sa main tenant un stylo-plume qui la séduisit d’abord. A sa mort, elle était devenue mélancolique et oisive par excès de solitude. Son mari lui avait légué sa fortune et les souvenirs doux et douloureux de leur bel amour.

Ainsi, ce rendez-vous solitaire, matinal et quotidien, était tout ensemble un plaisir, un hommage et une preuve d’amour.

Ces derniers temps, une curiosité particulière rafraîchissait l’habitude et la retenait plus longtemps qu’à l’ordinaire à sa table. Un homme d’une cinquantaine d’année était apparu parmi la clientèle et, comme elle, semblait obéir à une liturgie mémorielle. Il s’installait toujours à la même table, toujours seul. Si elle était occupée, il patientait au comptoir. Il pouvait attendre longtemps. Les serveurs qui avaient remarqué son rituel lui réservaient la table dès qu’elle se libérait. Il prenait toujours la même chose : un café-crème avec deux croissants, et agissait toujours de même : tout en déjeunant – il ne mangeait qu’un seul des deux croissants – il sortait un carnet moleskine, écrivait quelques lignes – il avait de belles mains- puis s’en allait en laissant sur sa table, à côté du deuxième croissant, une rose.

Cet homme à l’étrange cérémonial l’intriguait. Ni les serveurs, ni les patrons ne savaient rien de lui. Il était apparu un matin, avait déposé auprès de sa monnaie et du croissant abandonné une rose. On l’avait rappelé pour lui signifier son oubli. Il les avait remerciés mais leur indiqua que tout était à sa place. Depuis, chaque matin, le Flore héritait d’une fleur.

Un matin, après qu’elle eut rêvé dans la nuit que son mari lui disait qu’il acceptait et qu’elle devait à nouveau vivre, elle se surprit, devant la glace de sa psyché à des gestes de coquetterie qu’elle avait depuis longtemps oubliés. L’élégance était pour elle une règle et une preuve d’estime de soi et de respect des autres. Mais ce matin-là, il ne s’agissait plus de bon goût, elle s’aperçut en rougissant que l’application qu’elle mettait à s’embellir avait un tout autre but : ce matin-là, elle désirait séduire. Troublée, honteuse, elle s’apprêtait à corriger cette affèterie, lorsqu’elle se ravisa. Et pourquoi pas ? Cet homme lui plaisait et tomber amoureuse, quand bien même d’aucuns dirait que ça n’était plus de son âge, était si délicieux ! Elle craignait de ne plus pouvoir plaire.

En sortant, elle ajusta sur ses cheveux gris son plus beau chapeau.

L’inconnu était là. Elle s’assit un peu à distance mais choisit une table se trouvant sur le chemin qu’il serait obligé de prendre pour s’en aller. Renverser un verre ? Laisser tomber un mouchoir, son livre ? Elle hésitait sur la stratégie à suivre, s’amusait de ses hésitations tout en y trouvant un adorable charme. Elle plaça son thé sur le rebord de sa table, tenta de masquer sa surveillance derrière la lecture distraite d’un livre. Il se leva enfin, elle se prépara à devenir maladroite mais l’homme s’approcha d’elle, souleva son chapeau, la salua :

  • Madame, à demain, j’espère.

Puis il s’en alla avant qu’elle n’ait pu esquisser un geste ou dire un mot. Elle se leva à son tour, heureuse, incrédule, se dirigea vers la desserte de la terrasse où le serveur venait de poser le soliflore contenant la rose : c’était une rose Pullman, au cœur jaune et aux bords des pétales comme des lèvres d’aquarelle rouge. Elle avait un parfum léger d’agrume.

Elle passa une journée merveilleuse. Elle connaissait de nouveau l’impatience et la satisfaction de plaire.

Les jours qui suivirent, il se contenta de lui parler sans s’asseoir à sa table. Elle n’osait l’y inviter. Les échanges peu à peu devenaient plus spontanés, plus intimes aussi. Elle en avait craint le badinage, leur profondeur l’intimidait. Chaque matin leur discussion prolongée retardait le moment où il rejoignait sa table sur laquelle il laissait toujours, après lui, le croissant et la rose. L’aimait-elle ? Elle n’osait se l’avouer mais elle ne pouvait taire son désir de devenir le fantôme à qui s’offraient ce croissant et cette rose. Qu’il était bon et difficile à la fois de souffrir à nouveau ! Il lui tardait qu’il l’invitât.

Et puis un matin, alors qu’il ne l’avait que saluée et qu’elle s’en était alarmée, après avoir bu son café, laissé le croissant, il vint vers elle et lui offrit la rose. Sa vue se brouilla, elle ne savait que dire, cherchait à retenir ses larmes et l’homme. Elle se leva, ébranla la table. Le thé se renversa.

  • Oh, pardon !
  • Non, ne vous excusez pas. C’est à moi de vous remercier. Cela fait si longtemps que je vis de souvenirs. Les roses ne sont pas faites pour les tombes. Me permettrez-vous bientôt de me joindre à votre table ?
  • Oui, répondit-elle avec une ardeur qui l’émut elle-même.
  • Merci. Passez une agréable journée.

Il s’en alla. Elle le suivit du regard. Elle vécut l’après-midi dans un adolescent ravissement, se rendit au cimetière, se confia à son mari. Elle se remémora ses dernières paroles. Elle ne devait pas vivre dans le culte de leur amour inachevé, trop tôt interrompu. Si, un jour, elle pensait ressentir cet émoi, alors qu’elle n’hésitât pas un seul instant.  Il mourait heureux de ce qu’ils avaient vécu et de la savoir déliée de lui.

Le lendemain, ils déjeunèrent ensemble.

Rapidement, la sincérité et la confiance de leurs relations autorisèrent les plus intimes confidences. Elle se permit donc de lui demander, après s’être ouvert sur le sien, les raisons de son si étrange et fidèle rituel. Elle apprit ainsi qu’à la mort de sa femme, il avait quitté Paris, tenté, ailleurs, de commencer une autre vie, en vain. Il lui avait fallu des années pour comprendre qu’il ne pourrait revivre qu’avec elle à ses côtés. Alors il était revenu. Son fantôme l’accompagnait : une présence amie, discrète. Il n’éprouvait plus le chagrin de son épouse puisqu’elle était toujours là et il pouvait, sans la trahir, s’émouvoir à nouveau. Il était prêt : elle était celle avec qui il souhaitait revenir parmi les vivants. Le voulait-elle ?

Elle répondit oui avec dans la voix un mélange d’exaltation, de scrupules et de mélancolie. La rose et le croissant ? Un souvenir de son voyage de noces : l’Orient express.

  • Vous savez, lui dit-il, depuis que je vous connais, Judith, je rêve de ma femme. Elle ne cesse dans mes songes de me répéter : « Va maintenant, quitte-moi. ». Hier, j’ai cru sentir ses lèvres, un baiser d’adieu. Vous avez pris toute la place.

Traverser l’Europe à bord de ce train était un de ses vieux rêves, de ceux qu’on pense savoir ne jamais pouvoir réaliser. Mais il le lui offrit. Le chef de wagon les prit en photo devant leur voiture juste avant l’embarquement ; ils avaient écrit, juvénilement, « Just married » sur leurs bagages.

Elle mourut entre Venise et Belgrade.

Après les obsèques, sur le buffet de son salon, il posa la photo prise sur le quai. Il en avait modifié l’inscription sur les bagages : « Just burried, 23.02.1954 / 12.05.2017 ». Cela l’avait amusé. Il rangea le dossier Judith Sylvain – il en avait fini avec elle – qui ceux d’Hortense Reigner et d’Oriane Houndjo ; un mariage tous les cinq ou dix, le temps de la dilapidation et de découvrir la prochaine proie. Il y avait tant d’argent à se faire. L’amour était un filon sous-exploité. Le coup de la rose fonctionnait à merveille. A quoi bon se priver ?

Bien qu’il n’en eût plus besoin avant longtemps, il poursuivait chaque matin sa fastidieuse revue de presse – dont il limitait la lecture à la rubrique nécrologique – en quête d’une affaire et continuait à tenir scrupuleusement son livre de compte : une fiche décès pour l’époux avec l’évaluation de son legs ; une fiche pour l’épouse. Et, comme il s’ennuyait déjà – l’oisiveté ne lui valait rien – il en explora quelques options. Une des veuves excita son intérêt : le mari était mort depuis longtemps ; elle vivait toujours seule. Elle devait être prête. Elle fréquentait la Coupole. Il se rendit le lendemain chez le fleuriste.

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