RESIPISCENCE

RESIPISCENCE

La brume de cette morne soirée d’automne enlaçait tout sur son passage, laissant parfois filtrer, de-ci de-là, au hasard d’un virage ou d’une rare éclaircie, les pales rayons d’or d’un soleil au couchant. La forêt restait dense malgré toutes ses feuilles perdues, tombées et répandues telle une offrande à un hiver bientôt annoncé.

Il faisait frais pour la saison, Alan avait allumé le chauffage de la voiture qui filait dans cette ambiance emplie d’angoisse. La musique poussée à fond emplissait l’habitacle de sons, de bruits plutôt, étouffant à peine le lourd silence du conducteur pressé, cramponné à son volant et fixant l’horizon.

La journée avait été rude, fertile en rebondissements de tout genre. La fin ne s’était pas déroulée comme prévue, le plan avait foiré, raté, dérapé. Il en avait pourtant millimétré chaque instant, mesuré la portée de chacun de ses actes, apporté la plus grande attention à son bon achèvement, rien n’y a fait. Des mois entiers de préparation, une enquête de fin limier, des recherches approfondies et, crac, le grain de sable qui enraye la machine, au tout dernier moment. Il était devenu un expert, une pointure, un as de première, mais, hélas, une erreur de jugement…

Rien que d’y penser, il bouillonnait intérieurement, s’agaçant sur sa conduite quasi aveugle dans le brouillard et sur le bon positionnement des rétroviseurs qu’il ne quittait désormais plus des yeux. Inquiet, il était fatigué de se sentir épié, toujours sur le qui-vive.
Depuis son entrée dans ce bois, il percevait cette menace, cette crainte sourde et tenace, de ne pas y être arrivé seul. Etaient-ce des fantômes de la nuit, des gens qui l’auraient suivi, une simple vue de son esprit ? Il ne se sentait pas tranquille, bougeant sans cesse sur son siège, tournant la tête dans tous les sens. Sur le tableau de bord, la photo d’une femme au sourire aux éclats apportait au décor un rien de réconfort.

Chaque virage était un doute sur cette route qui n’en finissait pas. Les faibles halots de ses phares, baignant dans cette purée de pois, lui permettaient à peine de deviner des ombres sans contour qui frémissaient louchement dans le vent. Il scrutait, cherchant à percevoir une présence qu’il ressentait mais qu’il ne voyait pas, un véhicule au loin, les lumières d’une maison, n’importe quoi qui l’aurait rassuré et apeuré tout à la fois. Il était loin de se douter de ce que cette nuit lui réservait.

Subi, presque brutal, le choc fut évité dans le crissement strident des pneus sur l’asphalte. Une ombre sortie de nulle part avait surgi, là, devant lui. La nappe opalescente qui flottait dans la pénombre en portait encore les traces comme des fils d’Ariane pendus, flottants sur les branchages dénudées. Quelqu’un ou quelque chose venait de passer, sans bruit, dans la lumière diffuse des phares et s’était engouffré à nouveau dans la forêt. Ami ou ennemi ?

Alan resta figé quelques minutes, les mains crispées sur le volant, à l’affut du moindre mouvement et le moteur éteint. Il n’était pas d’une nature impressionnable mais la journée avait été bien stressante, ses nerfs en avaient pris un sacré coup. Les oreilles à l’écoute, les yeux comme des soucoupes, il s’attendait surtout au pire ; mais rien, plus aucun bruit, rien ne venait altérer l’ambiance sordide de cette soirée. Après cet arrêt impromptu, il avait remonté la vitre, remis le pied à l’étrier et repris son périple. Sa destination restait lointaine, très incertaine même, et le temps jouait contre lui. Franchir au plus vite la frontière, mettre cette distance à profit pour essayer de sauvegarder sa vie, c’est tout ce qui comptait. Il devait s’échapper, et même les kilomètres qui défilaient au compteur ne lui apportaient aucune paix intérieure. Il se savait traqué, ne pouvant espérer que quelques maigres instants de répit. Il désirait plus, bien sûr, comme pouvoir disparaitre à tout jamais et refaire ailleurs sa vie, mais il ne croyait plus aux miracles. La partie était mal engagée, ses rêves envolés, il devait parer au plus pressé.

La nuit venait de monter, tout doucement sans faire de vague ; et dans le silence intense de la forêt il y eut ce bruit, sec et mat…

Il pouvait provenir de n’importe quel fourrée, d’un animal blessé et pourquoi pas d’un homme…Un chasseur ? L’anxiété remonta d’un cran. Comme il pouvait s’en douter, il n’était pas seul, ici. Ça ne pouvait venir que d’eux, il en était intimement persuadé. Le duel semblait inévitable. L’affrontement final mettrait un point fatal à toute cette histoire.

Il se gara sur le bas-côté pour prendre le temps de réfléchir et mettre au point une stratégie, pas fâché de faire une pause salutaire. Il lui fallait réagir à tout prix, dans l’urgence. La situation était préoccupante et il savait le peu de cartes qui lui restaient dans son jeu. Revenir en arrière lui était impossible, foncer à l’aveuglette encore moins, il lui faudrait juste de la chance, et encore. Un plan si parfaitement préparé qui partait à vau-l’eau, il avait tiré le gros lot sans miser un seul bon numéro, bravo. Il lui fallait trouver ultra rapidement une technique de survie, un repli stratégique sans accroc et filer à l’anglaise.

Il n’y avait malheureusement rien d’autre à faire que de forcer la chance et de foncer dans le tas. Il ne maitrisait plus l’espace entre ses pas et tous les aléas de cette folle aventure qu’il vivait, dès lors, vraiment à toute allure. Qu’importe ce qu’il advienne, pourvu que cela tienne jusqu’au bout. C’est ce qu’il espérait et appelait de ses vœux ; sortir de ce bourbier et gagner la grande ville pour se noyer dans la foule, roule ma poule. Sa respiration avait changé de rythme, plus saccadée, même pénible. La sueur qui perlait à son front lui rougissait les yeux, diminuant encore son faible champ de vision. La lutte serait terrible, la chasse était ouverte mais il ne serait jamais un gibier de potence, coûte que coûte, et malgré ses offenses.

Il se battrait, ne serait-ce à mains nues, arrachant de ses ongles les yeux de l’ennemi. Il combattrait, debout, et même à demi mort, sans regret ni remords, ne se laisserait pas faire ni prendre au dépourvu. Il se devait de vivre, n’ayant pas fait tout ça pour rien, de poursuivre son chemin. Il pensait à sa femme, ce qu’elle a enduré, ce pourquoi il était, là. Il ne lâcherait rien, ne s’avouerais jamais vaincu. Certain de son destin, malgré cette fin tragique, il voulait être libre, il l’était depuis si peu de temps.

La nuit glacée dessinait de drôles de silhouettes sur les pourtours de son parcours, des arbres fantomatiques, des reflets de lumière à chacun des virages, comme autant de visages. Oui, c’est sûr, on le dévisageait ou l’envisageait comme une proie facile, les imbéciles. Il n’était pas tombé de la dernière averse et ses adversaires très bientôt le sauraient. Il était décidé à mener jusqu’à terme son lourd contrat intime, à suivre son idée jusqu’à l’épreuve ultime. Décidé à mourir plutôt de se rendre, il pourrait décimer tous ceux qui s’opposeraient.

Il pila brusquement. Dans l’effort cinétique, la voiture fit comme une embardée et lui-même faillit se blesser, heurtant presque le pare-brise. Une ombre s’était levée juste dans son sillage, dressée dans le brouillard, dans la lumière pourprée de ses phares à l’arrière. Elle restait bien raide, debout dans un halo bleuté, et semblait bien l’attendre ou l’appeler. Son sang ne fit qu’un tour, tout comme le moteur qui vrombit de nouveau sous son pied. Il n’était pas question de faire demi-tour. Il devait s’évader et fuir toutes ces images qui l’encombraient, lui perturbant la tête. Fuir, tout simplement fuir sans demander son reste. Il n’était pas encore né celui qui lui mettrait la corde autour du cou ou le coup de grâce du condamné. Ou n’était-ce qu’un pauvre bouseux, un bucheron rentrant, à demi ivre, d’une coupe lointaine ? Si tout cela n’était en fait qu’un mauvais rêve ; après tout ?

La poussière vint perturber encore sa longue course effrénée. Ce n’était pas son jour, et ça il le savait. Quitte à tout perdre, le faire avec panache, vendre très cher sa peau, cela le motivait. Roulant à plus de cent sur des routes de terre au cœur de la forêt, il ne pensait qu’à ça ; quoique, de temps en temps, des flashs lui revenaient de sa vie, juste d’avant. Il secouait la tête pour pouvoir se défaire de ses visions morbides, s’efforçant de mener au plus vite son bolide. Il arrachait par pans entiers des brassées de buissons, roulant tant sur la route que dans les fossés encombrés. Il était en panique et furie, le tout à la fois ; comme quand il avait appris pour sa femme et ce gars.

Pourrait-il rejoindre la Suisse et son compte secret patiemment amassé depuis ces derniers mois dans l’attente de sa grande évasion ? Passerait-il entre les mailles du filet que ces inquisiteurs lui tramaient dans le dos depuis hier après-midi ? Ce n’était pas fini, dans sa tête tout au moins. Ce n’était pas la fête mais, c’est vrai, il partait de si loin… Tout était chamboulé, il devait s’en faire une raison, mettre les bouchées doubles et faire pour le mieux. Il lui faudrait changer de lieu et d’apparence, se rendre invisible, traverser le miroir des possibles. Il n’avait pas d’autre issue que d’avancer. Contrarié, il avait une façon de conduire des plus saccadées, la boite de vitesse hurlait à chaque changement et pour le frein moteur, on verrait cela demain. A ce rythme-là, sans reprise de contrôle, le moteur n’irait plus très loin. Il fallait du recul, il n’avait pas les idées claires, rien pour se calmer. Il jeta un œil rapide vers la photo de la dame, posée sur son tableau de bord, et soupira.

La nuit était ténue désormais, seule la lune, pleine et laiteuse, éclairait ce sinistre et triste décor. Elle dessinait de grandes ombres sans forme bien définie qui semblaient courir dans la forêt. Dans ce spectacle digne d’un train fantôme, Alan était la marionnette des dieux, malheureux. Y avait-il une bonne étoile dans ce ciel dégagé mais maculé de brume pour le guider ? Il déplia à qui mieux mieux la carte d’état-major qu’il avait, à grands efforts, extirpé de la boite à gants. Elle rajoutait de la difficulté encore à sa ligne de conduite mais il n’avait pas le choix. Trouver une autre route, un raccourci, pour quitter ce guêpier, c’était une vraie nécessité. Là-bas, ce carrefour, ce chemin qui file à droite et qui monte vers les ruines, enfin une bonne chose, il se prit à sourire.

La montée était raide vers ce petit plateau flanqué d’un vieux château, une destination idéale pour se cacher et reprendre ses esprits, une simple étape mais vitale. Il s’étrangla de peur quand apparut soudain, derrière des buissons, une silhouette noire, auréolée de bleu, portant comme une arme à la main. Ses pieds ne savaient plus sur quelle pédale appuyer, le moteur hurla de douleur, ajoutant à l’horreur de la situation. Il vit, stupéfait, une seconde, puis une troisième ombre sortir de ces fourrées. Serait-il donc cerné ? Il n’était pas question de les laisser le prendre aussi facilement. Dans un fracas de tôle, il bondit sur l’accotement, ouvrit rapidement la portière et s’enfonça dans le bois. La voiture, porte ouverte, les phares allumés fut abandonnée dans sa course. Une main gantée vint en tourner la clef. La chasse était lancée.

Le visage cinglé par les branches et les ronces, il s’apprêtait à battre les records cumulés de la course de fond et du marathon du siècle. Son corps était pulsé par cette adrénaline qui effaçait d’un coup sa très grande fatigue. L’air vif lui fouetta les joues. Il détalait tel un lapin à la vue d’une carabine, pressé de se terrer au plus vite, au plus loin. Il ne savait plus très bien où donner de la tête, la forêt était pleine de bruits, d’ombres et de lueurs. Le jeu des chats et de la souris ne venait que de commencer. Il rampa, se fraya, escalada des troncs, il n’avait à ce jour jamais mené tout cela de front. Il courrait à perdre haleine, tel un gibier au milieu d’une baraque de tir de fête foraine. Il faisait peine à voir. Recroquevillé sous les buissons, cherchant sa piste à tâtons, il espérait juste un asile. Se cacher était son seul espoir.

Il perçut comme des sifflements. On aurait dit la police signalant une infraction ; avait-il dépassé la vitesse autorisée, franchi la ligne blanche ou bien raté un stop ? Qu’importe, il n’avait pas de plaque, ni le temps d’ailleurs pour s’arrêter et il n’avait plus ses papiers, restés dans l’automobile, au pied de la photo. Ça vibrait et lui perçait les tympans, strident. Il erra durant de longues minutes, longues comme des heures, à arpenter, pas après bond, en retenant son souffle, dans les bruyères. La brume enduisait ses lunettes d’une rosée bien malvenue, l’obligeant à les essuyer sur ses manches de chemise. Sale temps pour les douches, il sourit. Lui, qui était toujours apprêté comme une bonne femme avant les courses, ne ressemblait plus guère qu’à un clochard en quête d’une pièce pour son litron. Il ne ménagea pas ses efforts si bien qu’il atteint, fort essoufflé, une sorte de cabane en pierre.

C’était une chaumière d’un seul tenant, toute en moellons de belle taille, quelques fenêtres murées ou calfeutrées de planches pourries et disjointes, comme barricadée. Une lourde porte, qu’il eut du mal à refermer tant elle était rouillée et vermoulue, lui laisserait bien quelques minutes de répit. Fi ! Il s’apprêtait à se poser un bref instant sur une poutre qui trainait qu’il entendit ces sifflements vibrer au-dessus de sa tête. Elles étaient toutes dressées sur le faîte des murs dépourvus de toiture, un piège à ciel ouvert. Des rayons de lumières crues perçaient l’obscurité de cette tombe et les ombres se mouvaient comme voulant se jeter sur lui. Il marqua un bref moment d’arrêt, pétrifié de stupeur, puis, réagissant très vite, il entrouvrit la porte dans un terrible effort et repris sa course effrénée, comme un dératé.

Cela se rapprochait. Cette lutte inégale se jouait dans son dos et de tous les côtés. Il ne pouvait rien percevoir de très concret entre la lune pale et les reflets qui l’encerclaient. Il se sentait très mal, tout prêt à imploser, il lui faudrait lutter, au corps à corps. Et depuis près de vingt-quatre heures toutes ces images qui revenaient, encore et encore ; cette femme qui souriait, ce gars qui se vautrait dans son propre décor. C’était l’horreur absolue, un carnage annoncé et, sans malentendu, pas encore révélé. C’était du un contre tous, il savait, il en avait depuis longtemps accepté la règle du jeu. L’orée du bois était en vue, les ruines se profilaient à l’horizon, il avait eu raison.

Des mains se posent sur lui, des bras ceinturent son corps. C’est fini, terminus, tout le monde descend. Il se rend, il rend l’âme, mort de chez mort. On lui glisse une cagoule et on ligote ses mains. La cage se referme. De l’autre côté du tissu, il y a foule, à s’en marcher sur les pieds, ça jacasse et ça discute. Une dispute ? On ne s’occupe même plus de lui. Alan ne comprend rien. Pourquoi tout ce carnaval, l’affaire était bouclée, quel en est l’intérêt ? On se bouscule autour de lui. Choisit-on le bourreau ?

La salle était immense et sombre à souhait. Pratiquement dénuée de tout ameublement, il y flottait des relents d’humidité et cette humilité en faisait sa grandeur. Une pièce voutée et sans doute souterraine, ses murs transpiraient autour de quelques lanternes flanqués sur les piliers. On s’y croirait revenu au moyen-âge, dans les geôles des princes d’antan et des affres de l’inquisition. Une grande table était dressée, toute de noire drapée, et trônait devant une simple chaise posée vers le milieu. On se croirait au tribunal, prêt à subir la question. Alan avait été assis, manu militari, et patientait déjà depuis des heures. Quelle odeur ; quelle horreur !

Dans des bruissements furtifs, il pressentit dans son dos et sur ses flancs l’approche des « autres ». Il essaya bien de se retourner ; en vain. Il constata qu’il était enchainé sur le siège. Ses poignées et chevilles le firent d’un coup souffrir. Il n’avait plus de cagoule mais ne percevait rien quand même, rien de très précis. Les ombres, toutes de noir vêtues, portant casque et lunettes, quasi au garde-à-vous, l’entouraient de fort près. Trois portes ouvraient sur la crypte, un garde devant chacune d’entre-elles. Il pouvait sentir le poids de cet air vicié sur ses épaules, ce côté confiné qui bloquait toutes les respirations qui s’échappaient en volutes de vapeur. Il faisait très froid et lui n’était qu’en chemisette. Il tremblait. De froid, de peur, il n’aurait pas su le dire ; sans doute des deux, mon adjudant.

Une lumière très vive, aveuglante, emplit soudain sa scène. Des spots électriques le fusillaient de leur lueur glacée. Un homme était rentré, en douce, et se tenait, debout derrière la table. On ne distinguait pas son visage, juste une forme dans un océan de soleils surpuissants. Il ne semblait pas déguisé comme tous ses sbires mais Alan ne put rien deviner de sa morphologie, de son âge et de son allure. L’homme fumait ; une cigarette, sans doute. Calme et posé, il prit place sur la chaise et déposa un gros dossier rouge sur le plateau. Alan aperçut, médusé, un énorme poster de sa femme posé dans la travée, juste derrière. Le cirque allait donc continuer. Quelle comédie sinistre !

Alors, c’était vrai. On allait le juger, là, comme cela, sans défense ni jury populaire. Un tribunal de pacotille, de l’esbroufe, un véritable jeu de dupes. Ah, ça non, il n’allait pas se laisser faire, plutôt sauter de suite en enfer. Dans un silence de plomb, il n’entendait que le fracas des battements de son cœur. La voix de l’homme résonna dans ce prétoire improvisé, calme, limpide, posée. Il n’avait pas grand-chose à dire, Alan s’en aperçut très vite, il répétait sans cesse toujours les mêmes mots.

« Vous aimez votre femme, n’est-ce pas ? Il serait dommageable qu’il lui arrive quelque chose. Qu’en pensez-vous, Mr TRAVEL ? Qu’en pensez-vous ?? Répondez !! »

Il baissa les yeux, mais pour mieux se reprendre encore, reprendre des forces, se défendre.

« Je ne sais pas, je ne vois pas ce que vous voulez. De l’argent, des secrets ? Je n’en ai pas, je ne vous en donnerai pas, jamais ! Je ne suis qu’un modeste entrepreneur et ma vie est claire comme de l’eau de roche, je n’ai rien, absolument rien, à vous dire ; à vous donner, à vous avouer ! Laissez-moi donc partir. De quel droit, du reste, me retenez-vous prisonnier ? J’ai ma conscience pour moi. Et vous ? Qu’avez-vous à me répondre ? Et au fait, vous être qui ? Combien voulez-vous ?»

Toujours aussi serein, le « chef », c’est du moins comme cela qu’Alan le voyait, repris sa litanie…

« Votre femme, il ne faudrait pas… Qu’en pensez-vous, Mr TRAVEL ? Dites-nous ce que nous voulons, à qui de droit, et nous disparaitrons.»

La séance de torture pourrait ainsi durer des plombes si on n’y mettait pas un petit peu du sien et personne, visiblement, n’avait l’intention de lâcher du terrain. L’homme reprit des dizaines de fois son flot de questions, sans trembler ni broncher, ni changer d’un iota. Il semblait imperturbable, décidé à arracher une réponse, quelle qu’elle soit. Il lui fallait un résultat et il s’empressa de bien le notifier au prévenu, ils avaient tout leur temps, la nuit entière et même demain, si nécessaire. Que savaient-ils au juste ? Ils semblaient bien décidés et si près de la vérité. Après des heures de combat, Alan s’endormit ou s’évanouit, ou quelque chose comme cela, rêvant à une femme au sourire aux éclats…

Il fut surpris dans son sommeil par un chahut du feu du diable, une main lourde frappait sur la table, l’enjoignant de se réveiller. Le ton avait très fortement changé, on n’était plus dans les courbettes et la franche politesse. Il fallait qu’il parle, et vite. Comme il refusa une énième fois, les choses s’envenimèrent. On n’était plus dans une salle de classe ; il prit deux claques en pleine figure. Sonné, il fit l’effort de se relever et de clamer son innocence ; dans tous les cas de tout nier, tout refuser, ne rien lâcher à ses escrocs. La salle était fort animée, on s’affairait de tout côté. Les nombreux gardes transportaient tout un tas d’objets bizarres bardés de fils électriques et des machines ressemblant à celles qu’on pouvait croire sortie d’un hôpital. Ça allait tourner mal.

Le « chef » pris solennellement la parole et, sans hausser le ton plus que de mesure, il déclara que, cette affaire n’ayant que trop durée, il était temps de passer à la manière forte. Il expliqua, non sans plaisir, qu’Alan passerait à la question de façon plus « chirurgicale ». Il brandit même un scalpel comme une menace non voilée. Il se permit même de donner un court répit au condamné en lui enjoignant de bien réfléchir avant de souffrir pour rien, car il allait quoiqu’il advienne parler. On fit silence, on aurait pu entendre une araignée filer.

Dans la pénombre et dans l’angoisse, Alan tenta à nouveau de reprendre ses esprits. On l’y encourageait très vertement. On lui apporta tout de même un verre d’eau qu’il but avec parcimonie afin de gagner un maximum de temps. Tournant la tête sur le côté, il entrevit qu’une des portes n’était plus sous surveillance, le garde étant occupé à déployer un câble vers un transformateur au fond de la salle.

Un bourreau s’était approché de lui, poussant une des machines infernales, deux autres se préparaient sans doute à le saisir par le collet. Un coup de pied, un coup de tête, la machine renversée puis une panne de courant et Alan fonça vers la porte se retrouvant très vite en pleine nature. Sauvé, il avait encore une chance et n’avait aucun regret.

Dans la salle qui s’était rallumée, le « chef » esquissa un large sourire, visiblement très satisfait de tout ce chambardement. Que cherchait-il encore ? Qu’avait-il donc manigancé ? Un simple signe de la main, et toute l’armada de soldats passa la porte, les armes au poing. La partie venait de recommencer.

Dans la forêt, Alan savait qu’il tirait ainsi sa toute dernière cartouche. Repris, il n’aurait droit à aucun cadeau, aucune grâce. Il chercha à masquer ses traces en marchant dans un ruisseau mais les pierres et le froid eurent vite le dernier mot. Il reprit sa course dans les bois, illuminés désormais de tous les côtés, des halos blancs et bleus filtraient de derrière chaque arbre, chaque rocher. Des cris, des coups de sifflet, une véritable chasse à courre dont il était le gibier. Il en grimpa des collines et en dévala des talus, s’égratignant de partout et suant sang et eau malgré le givre déposé. Il n’était toujours pas prêt à abandonner la partie.

Il ne se rendrait pas, il se l’était juré. Sa femme connaissait bien son caractère trempé, sa détermination et sa farouche envie de vivre. Il n’était pas un saint ni un héros mais il assurait toujours comme il le fallait. Les ombres se rapprochaient, petit à petit, son champ d’action rétrécissait à vue d’œil, il se sentait piégé mais il luttait, toujours et encore. Rejoindre la voiture, mais oui, c’était la bonne idée. Elle n’était pas si loin, toute portière ouverte. Deux ou trois kilomètres, ça ne comptait plus après ce qu’il avait enduré jusqu’ici.

Ça y est, il l’a vu, il va pouvoir s’enfuir et enfin être libre. Quelques mètres, tout au plus, et bye-bye les guignols, le voilà qui rigole. Il n’aura pas à se confesser, à faire son acte de contrition, bravo, vraiment champion.

Tout se bouscule et s’écroule. On le plaque au sol, ses rêves de fuite s’envolent. Il est perdu. Il ne maitrisera plus la suite, le mot -fin- en majuscule s’inscrit sur sa cavale en plein écran. De la terre dans la bouche, détrempé de sueur, il a froid, il a peur. Voilà qu’il balbutie, sanglotant :

« OK, j’avoue, j’avoue tout. C’est moi qui ai tué ma femme et son putain d’amant ! »

Dans la brume, sa voiture, les phares tout allumés, la radio mise à fond et la portière béante est entourée de militaires armés. Le coffre est grand ouvert, on aperçoit deux corps. Sur les arbres dénudés courent des centaines de lucioles, la lumière crue et blanche des torches électriques et la douceur opaline du bleu des gyrophares des camions de gendarmes. Alan était arrivé au terme de son chemin de croix, ses remords venaient enfin de lui percer le cœur et de voir enfin le jour.

Le « chef » qui tenait dans la main la photo d’une femme au sourire aux éclats, et ses sombres acolytes, s’étaient évaporés dans le brouillard opaque de ce petit matin d’automne…

Alain VARLET

2 thoughts on “RESIPISCENCE

  1. Bernard Delmotte 30 janvier 2020 at 9 h 53 min

    Super ! Vraiment. Bien écrit. Récit haletant. Suspens garanti et chute imprévisible. De la (très) bonne nouvelle. Merci Alain

  2. alain varlet 30 janvier 2020 at 10 h 22 min

    Merci Bernard, j’en publierai d’autres très prochainement. Au fait, j’ai trouvé les trois mots de nos amis allemands !

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