CALCUL MENTAL

CALCUL MENTAL

C’était désormais plus fort que lui, chaque matin, il devait les compter…

Ça le prenait, automatiquement, à peine sorti dans la rue. C’était instinctif, pas besoin d’y penser, ça s’enclenchait tout seul dès qu’il tournait la clef de son petit appartement.  

Il se savait malade, il y avait toujours ce truc qui lui trottait dans la tête, cette idée très bizarre qu’il ne savait pas effacer ni oublier. Il avait un TOC, c’était sûr, cette pathologie insidieuse qui pouvait vous gâcher la vie, au jour le jour. Il ne parvenait pas à s’en défaire et, même en y mettant le prix, jamais il n’en sortirait totalement guéri. Il avait pourtant tout tenté, cherchant sans cesse à se raisonner. Il mettait régulièrement  des stratégies en place, des modes de contournement, des amusements pour son cerveau, sans aucun réel succès.

Il avait pris des tonnes et des tomes de conseils auprès de tout le corps médical, poussant même jusqu’à l’hypnose et une visite au rebouteux du coin, rien n’y avait fait. Il ne se sentait pourtant  pas plus superstitieux que les -autres- qui peuplaient les trottoirs des villes, les métros de banlieue ou les autoroutes au soleil. Il ne croyait qu’en des valeurs bien personnelles tissées, en filigrane, d’incertitudes et d’une profonde solitude revendiquée de haute lutte. Il croyait à un destin à tracer de soi-même, à hisser au plus haut mât, qu’importe qu’il fut fait du chanvre de la corde d’un pendu ou des liens d’un condamné à mort. Cela allait beaucoup plus loin que de lire son horoscope dans la presse du matin, s’il la lisait, du reste ce n’était pas le cas, entre le petit café noir et la douche bien glacée pour se réveiller. C’était un défi chaque fois lancé à sa destinée, un élan vital, un véritable et impérieux besoin. Sa vie tournait, là, tout autour, en un frêle enchevêtrement d’obstacles qu’il subissait et s’imposait à lui-même.

Ses yeux les cherchaient, son cerveau les comptait, les additionnant encore et encore, tous ses sens les pistaient. Du simple calcul mental, lui qui n’en avait déjà plus beaucoup. La brève impression fugace qu’un objet de la même nature pourrait ou aurait pu passer à proximité sans qu’il l’ait vu le mettait dans un état de transe avancée. Il lui fallait sa -drogue-, sa dose quotidienne.

Il fallait que ce matin il en voit dix, pas moins. Non, pas moins, sinon la journée lui serait amère, désastreuse, mortelle même. Et pourquoi dix ? C’était comme ça, son petit rituel du matin, mélange de probabilités, d’expériences plus ou moins vécues, le tout multiplié par son temps de trajet. Il était certes un peu foldingue mais pas fou à lier, il ne se serait jamais fourvoyé dans des paris truqués ou bien trop hors de portée. Tout ce savant dosage, il le connaissait par cœur, c’est lui qui en huilait les rouages au fil tendu des années. Il jouait en solitaire, personne n’était invité. Ça se passait entre lui et lui.

De ses pérégrinations matinales, jamais il n’avait trouvé le temps ni l’envie pour regarder le paysage ou pour tout simplement parler avec des gens. Il était obnubilé par ses comptages, les yeux hagards et la cervelle en adéquation. Ça ne l’intéressait pas, personne ne pourrait d’ailleurs le comprendre, le prendre même en amitié, il en était persuadé. Il n’avait pas le temps pour cela, il avait autre chose à faire, sa survie en dépendait, il le savait. Des gens, il en avait pourtant croisé lors de ses séjours à l’hôpital, lors de ses crises d’anxiété. Des blouses de toutes les couleurs qui s’affairaient entre deux cachets, du blues, de la douleur et tant de malheur à cacher.  Il ne saurait pas quoi leur dire à tous ces étrangers, quoi partager, même faire semblant de s’y intéresser, jamais. Il avait cette idée fixe, ça occupait toute sa vie.

Le soir, il y avait la télé, allumée mais le son toujours baissé, devant laquelle, le plus souvent,  il s’écroulait, victime du surmenage lié son angoisse. Il n’en voyait que les images, tout le reste, ces flots de paroles pour ne rien dire, ça ne lui convenait pas. Il n’avait pas le goût du partage ni de l’écoute, le goût des autres. Il se suffisait à lui-même car il avait ce programme dans la tête qui l’accaparait jour et nuit.  Il ne pensait vraiment qu’à cela, le sommeil lui était insupportable, il les voyait systématiquement et invariablement défiler dans d’affreux cauchemars. Certains comptaient des moutons pour s’endormir, lui, il se préparait à son pari du lendemain. Il se sentait comme possédé, marabouté. Il ne s’alimentait presque plus, rien n’avait de saveur à son goût,  agueusie et frénésie faisaient, en lui, un très mauvais ménage. Il se mourrait, debout, sur place, surexcité et épuisé, tout à la fois. Seule sa quête avait grâce à son cœur et celui-ci ne battait plus qu’à moitié.

Il ne s’intéressait plus à grand-chose, aucune sortie, aucune lecture, pas de loisir ; rien, sauf eux. Il vivait dans son monde à lui, pourtant bien planté dans celui des autres car c’est une partie des autres qui comptait, qu’il comptait. Comment cela avait-il commencé, pourquoi toujours cette idée fixe ? Il ne savait même plus penser, se poser et réfléchir, ça lui était juste impossible. De brefs instants, il se revoyait dans sa jeunesse, riant et chahutant, heureux sans ce sac de stress sur les épaules. Que s’était-il donc bien passé, qu’avait-il fait ou pas compris ? Etait-ce une faute de sa part, une malédiction divine, un stratagème du malin ? Ils étaient là, tous les matins, pour se rappeler à son souvenir, quel délire. Il n’y avait rien à expliquer, il fallait agir.

Il se rendait au travail chaque jour de la semaine, il fallait bien sûr s’en sortir, payer ainsi quelques factures et surtout aller encore et toujours à leur rencontre. Il œuvrait dans une association d’insertion, pas bien grand-chose à faire, un peu de présence et de la petite manutention. C’est l’assistante sociale qui lui avait trouvé ce job et ce lieu sympa et convivial. Elle s’était beaucoup occupée de lui depuis que sa mère était partie. Elle l’avait ramassé à la petite cuillère, abruti par les cachets noyés d’alcool. Elle était belle comme un cœur, avait toujours ce beau sourire et une solution pour tout. Il en était tombé presqu’amoureux, du moins quand il la voyait, il semblait des plus heureux. Mais elle aussi n’était pas restée, elle l’avait quitté tout comme l’autre. Sa mère, c’était un suicide, Elise, elle, avait pris la fuite. Il s’y était attaché, à l’une, à l’autre, trop près sans doute. Elles étaient son soleil, son but, son élixir de vie. Il s’était retrouvé tout seul et son cerveau avait alors commencé à lui prescrire cet exercice à l’arrière-goût de risques fous et de pari.

Jusqu’à présent, il s’en était toujours sorti indemne, son challenge à chaque fois réussi. Cela n’avait certes pas été facile tous les jours, ça dépendait de l’heure, de la saison, des circonstances mais le but avait été atteint, carton plein, tous ses paris remplis. Ouf ! Mais plus les mois passaient, plus l’enjeu devenait sérieux et d’importance. La règle du jeu restait simple, un certain nombre à découvrir, ce qui orientait ensuite l’issue, heureuse ou non, de sa journée. Si le score était fait, voire battu, tout allait pour le mieux et même très bien dans le meilleur de son petit monde. Si le chiffre n’était pas atteint, il arrivait, éteint, ronchon, triste ou abattu au travail et tout le monde extérieur en prenait pour son grade.

Ça, c’était au tout début de sa douce folie, mais les choses s’étaient ensuite beaucoup compliquées. Il fallait qu’il parie encore plus et il en avait modifié les règles, la mise et le prix, celui à payer comme celui à gagner ou à perdre. Cela allait de plus en plus loin, à la limite du raisonnable. Il ne voyait pas le danger, seule la course et les points à l’arrivée comptaient. Il y avait eu des scarifications, des blessures plus ou moins graves, des prises de substances avariées ou très suspectes. Il arrivait au bout du cycle, ne trouvant plus aucun plaisir à faire des strikes juste pour rire, il lui avait fallu corser son jeu. Et si cela devait rater, c’était désormais à lui, seul, d’en payer le prix, et cash.

Quand ce matin il est sorti, il faisait une drôle de tête. Il semblait plus décidé que jamais et ne tourna même pas la clef, ce n’était pas du tout dans ses habitudes. Il fit un signe à la concierge, on crut qu’elle allait défaillir comme si on lui avait glissé un billet de cinq cents euros pour ses étrennes. Il marcha d’un pas très assuré jusqu’au premier arrêt de bus, et sans billet, pour une fois, s’y s’engouffra sans sa capuche. Ce n’était plus le même petit gars, plus l’anonyme dans la foule, il rayonnait. On aurait même dit qu’il souriait dans sa moustache. Qu’avait-il donc encore inventé pour pimenter son parcours ? Quel en était l’enjeu et surtout la prime de risque ?

Cela faisait bien une semaine qu’il préparait son grand coup. Il avait inlassablement effectué le même parcours, à la même heure, jour après jour. Il avait pris des notes sur un calepin acheté pour l’occasion et deux crayons, juste au cas où. Il se sentait fin prêt pour le combat, propret sur lui, assez bien dans sa tête, du moins ce qu’il en restait. Cette fois-ci, ça serait QUINZE, pas une de plus ni deux de moins. Quinze voitures à gyrophare, pompiers, police ou ambulances, dont il devrait croiser la route entre chez lui et le boulot. Il n’en avait jamais comptés autant de toute sa vie mais c’était bien là, aujourd’hui, son pari. A défi extraordinaire, prime de gain exceptionnelle ou de perte mortelle, il en avait décidé ainsi. Quinze ou la mort, il avait tracé et franchi de lui-même la limite de sa propre dérive, comme un aboutissement dans son abrutissement.

Il savait qu’en centre-ville, il ferait une bonne récolte car tout y était concentré à son souhait, la caserne des pompiers, les deux cliniques privées et le commissariat central. Il en compta même quelques-unes avant d’atteindre les portes de la ville, pas assez à son goût mais c’était déjà cela de pris. Le pont qui enjambait l’autoroute lui rapporta encore quelques points avec un long convoi exceptionnel bardé de deux voitures de sécurité civile. Ouais, ça matchait bien. Il lui restait trois kilomètres à parcourir et huit encore à décompter, ça allait le faire les doigts dans le nez, il y croyait vraiment, dur comme fer. Il approchait d’un nid, c’était certain, il entendait des sirènes au loin. Il se sentait assuré et rassuré, tout à la fois. Le but de son étrange manège n’était-il pas cela, de se sentir vivant après chaque tempête dans sa tête.

Il approchait de la ligne d’arrivée, à quelques encablures de l’atelier où il bossait et de son but ultime, en somme. Il en était à quatorze. Il avait même pu compter une voiture des services du gaz, assez rare dans sa collection, qui roulait à vive allure, toute bleutée de lumière dans la pénombre de l’aube qui pointait. Il n’en avait vu aucune depuis des mois, tout comme d’ailleurs, c’était exceptionnel, une fois seulement dans sa vie, une moto de gendarmerie tout gyrophare allumé.  

Les minutes défilaient et, malgré la fraicheur matinale, il était en sueur, chaud bouillant dehors comme en dedans. C’était la fièvre en ce lundi matin,  son jour, la gloire, sa réussite. Les autres voyageurs qui ne comprenaient rien à l’affaire le voyaient se démener, sur son siège, debout, regard à droite, coup d’œil à gauche, un vrai match à Roland Garros. Il avait perdu toute notion de temps, de lieu, d’espace, même de vie. La vie, il était en train de la jouer à pile ou face, face à face avec son destin. Il ne lui en manquait plus qu’un et il tardait à apparaitre. Il commençait à perdre espoir.

Très excité, tout à l’affut,  il n’a pas vu ni entendu, en descendant de l’autobus, ce scooter qui doublait à droite, tout phare éteint, poussé à fond sur la piste cyclable. Le choc fut terrible, son corps fit un bond d’au moins dix mètres dans les airs avant de s’écraser, mortellement touché, en plein milieu du carrefour. La foule s’agglutina autour de lui, c’était son jour de gloire, il l’avait dit. On s’occupait enfin de lui, on s’en préoccupait, on l’assistait.  Il ne verra jamais le gyrophare du SAMU, son quinzième de la journée (!), arrivé trop tard à son secours.

Alain VARLET

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