VENUS ABANDONNEE

Il faisait presque jour lorsqu’il s’en alla, finalement décidé à ne plus entendre les plaintes de sa femme qui n’avait que larmes et cris à répandre autour d’elle.

Plus assez de mots d’amour à partager, seulement quelques phrases devenues ridicules, si parfaitement, qu’elle et lui savaient qu’il était illusoire d’y croire encore.

Il marchait, les yeux fixés devant lui, le buste légèrement penché en avant comme si un néant le poussait inexorablement, à chacun de ses pas, vers un autre néant.

Son regard sombre épousait les arêtes des pierres, se déroulait sur la mousse, s’harmonisait au chaos, s’incorporait à la mort nonchalante des ruines, vagabonde, qui posait çà et là ses ultimes relents de fièvre.

Dans le ciel, autour d’un soleil quasi inutile, les nuages faisaient des vagues de bourrelets étouffants. Leurs anneaux se dilataient, s’étendaient soudain, s’arrachaient en lambeaux dentelés puis redevenaient de grosses masses compactes que le vent, venu d’on ne savait où, déchirait à nouveau, agglutinait en de grossiers visages joufflus et menaçants.

Au-dessous et tout autour de lui, la ville semblait ne plus être.

Non pas vraiment disparue, mais plutôt absente.

La terre des dieux avait été abandonnée par ceux-là même qui avaient été chargés de la féconder, de la peupler et de la protéger.

La mer, surprise, immobile, dissimulait des murmures dans ses tréfonds étonnés.

Même le Sarno avait suspendu son cours avant de devenir fleuve souterrain.

Les vignes et les oliveraies étaient recouvertes d’une dentelle fragile et uniforme qu’un souffle aurait suffi à faire disparaitre.

L’homme continuait à marcher, grave et têtu, vers un lieu lointain, devenu soudainement improbable, autrefois pourtant si proche, et qui l’appelait de ses derniers échos alors que tout demeurait muet alentour.

Ses doigts caressaient au passage, furtivement, des sculptures informes, rugueuses, tièdes et instables dans leur curieux agencement d’éternité.

Son pas lent et régulier marquait à peine la cendre chaude qui, peu à peu, recouvrait ses pieds nus et les sillages éphémères qu’ils tentaient de laisser derrière eux.

Sous ses vêtements déchirés, sa peau palpitait à peine, pas plus que les traits de son visage, blêmes, lèvres exsangues, front résigné sous sa chevelure brune, collée aux tempes par de la sueur sale.

Seul son regard sombre fouillait l’espace tandis qu’il marchait, entêté.

Dans ce qui restait des prairies devenues incertaines, de lourdes bêtes dormaient en silence, l’œil globuleux, le souffle suspendu aux naseaux démesurément ouverts.

Des paysans surpris dans leur colère, menaçaient encore quelques troupeaux de leur bâton noueux levé au-dessus de leur tête, mais le geste n’en finissait pas de  s’éterniser à en devenir ridicule d’inanité.

La forêt, en chaos de troncs déformés, jetait dans l’horizon tout proche ses lances, ses pieux, ses épines de branches mortes en d’étranges figures jusqu’alors inconnues et d’une immobilité agressive.

Tout autour de la ville, les rosiers, les giroflées, les crocus, les cognassiers étaient écrasés par des lapilli grisâtres, à peine répandus.

Les odeurs de safran, de valériane, de romarin disparaissaient en volutes éparses dans le ciel ostracé.

Le myrte, jusqu’au myrte, arraché par la main rageuse de Jupiter, laissait dénudée une Vénus lasse, abattue et moribonde.

Les rues, petit à petit, reprenaient leur allure primitive de chantier avec des murs à demi érigés, de vastes monticules de gravats, des fenêtres éclatées, des portes déchirées, des toits éparpillés, gonflés et fermes sous les pieds durcis du  marcheur.

Les nuées d’oiseaux se taisaient, disparues dans l’écarlate impalpable des cieux, là où les dieux se dispersaient, éreintés, déjà épuisés par tout ce qu’ils auraient à  refaire.

Lui, calme et triste, continuait à marcher, repoussant sans effort l’emprise des téphras qui ceignaient peu à peu ses genoux, comme une douce gangue de pétales veloutés.

Des hommes et des femmes le regardaient fixement sans pour autant cesser le geste qu’ils accomplissaient avant de l’apercevoir, curieux et parfois même impudiques, toujours empreints d’une velléité ostentatoire dont l’éternité garde encore la rage froide.

Enfin, La voilà devant lui, par-delà quelques décombres.

Elle ne pouvait encore le pressentir tandis qu’il marchait vers elle dans le vent qui, doucement, en sifflant entre les pierres, précédait un grondement lointain qui venait tout juste de naître, sortait à peine du silence, pourtant déjà obstiné, acharné à tout absorber dans son terrible et discordant vacarme.

Devant sa psyché au miroir étoilé, elle levait le bras vers sa chevelure d’ébène, longue, dont les dernières pointes léchaient le creux des reins cambrés dans une sinuosité adolescente.

Du geste qu’elle faisait, un sein se détachait, admirablement paré d’une rondeur éclose, déjà ferme et auréolé d’une somptueuse féminité.

Dessous, le ventre s’arrondissait et se creusait en son centre comme aspiré par le minuscule nœud nourricier.

Il  rebondissait ensuite, chute abrupte, et s’insinuait lentement sous le tapis abondant de multiples accroche-cœurs, noirs comme la nuit, frisons impudiques reposant  leur extrémité recourbée aux abords de la fente charnue larvée dans un bâillement encore confus.

Puis, rondes et effilées, les cuisses se projetaient en fuseaux vers les genoux puis la jambe entière et, enfin, la cheville tandis que les pieds, avaient disparu dans la poussière.

Le cœur du marcheur se mit à bondir dans sa poitrine pleine de convoitise, de jubilation, d’ivresse.

Mais aussi d’incertitude dissimulée et de pleurs réfrénés.

Tout autour du silence il entendait gronder dans ses entrailles des tumultes bruyants.

Son corps entier se vêtait de vigoureux désirs.

Il abandonna ses derniers oripeaux et s’apprêta à faire offrande de toute sa beauté incandescente.

Plus un seul regard autour de lui pour juger son amour amoral.

Plus un seul regard, comme si le monde entier se désintéressait de lui, de sa maitresse, de leur amour violemment impudique.

Il approcha, mains tendues, vers la jeune femme quand soudain le vent s’immobilisa, interpellé par le fracas qui tonnait tout à coup autour de lui.

La femme parcourait le chemin du néant qui se refermait dans son sillage en un tumulte de fin du monde.

Derrière des murs d’éjectas sans cesse renouvelés, déjà Herculanum, Oplontis, Boscoréale avaient croulé, sombré dans la démence furieuse du volcan.

Le Vésuve, une première fois haineux, s’était apaisé pour mieux extirper sa colère encore enfouie, retrouver dans ses profondes entrailles endiablées, toute la force extraordinaire, insupportable, effrayante qui devait exploser, crever la terre et le ciel, tout fracasser, tout emporter dans des bouillonnements de lave, de pierres, de cendre et de fournaise.

La femme, elle, trébuchait, tombait, se relevait, les genoux écorchés, ensanglantés, reprenait sa marche, hésitante, mais entêtée, les yeux démesurément ouverts derrière un voile de cheveux raides et poisseux, des larmes coulant encore, pleines de jalousie et de douleur. Il ne restait que peu de choses de ce qu’elle avait connu jadis.

La verticalité n’avait plus de réalité et se confondait, bosselée sur le sol, avec les parcs, les jardins, les ruines et jusqu’aux caves qui présentaient à un ciel improbable leurs viscères figés.

Le silence intérieur était bruyant, bourdonnait à ses oreilles, martelait sous son crâne son cerveau épuisé de longues stridulations plaintives, enveloppait son âme de femme bafouée d’une gigantesque et angoissante désespérance et sectionnait l’espace de ses couperets rédhibitoires.

Fatiguée, vêtue de ses seuls larmes, le corps flétri, la peau couverte de fraisil brun et terne, elle allait sans plus se préoccuper du chambardement qui hurlait derrière elle, ne cessait de s’approcher, allait bientôt la dévorer dans sa gigantesque gueule ardente.

Elle aperçut soudain, au détour d’un dédale de décombres, l’homme, penché sur une masse décomposée dont elle ne reconnut qu’un sein d’une rondeur éclose.

Des yeux de l’homme, à jamais grands ouverts, jaillissait  une insondable détresse que la bouche entrouverte hurlait encore vainement.

Curieusement, les traits du visage gardaient les stigmates d’un dernier et fulgurant bonheur, comme si le plaisir avait été surpris et son masque instantanément et éternellement pétrifié.

Courbé en avant, le torse de celui qui marchait jadis n’en conservait pas moins les agréables dessins entrelacés des muscles saillants et des cuisses émergeait, au  travers de la chair ronde, une orgueilleuse puissance adulte et virile.

Mais toute cette beauté désormais inutile, peu à peu, sous ses yeux à elle, s’estompa dans le vent qui apportait à chacune de ses vagues un peu plus de cendre cuisante et suffocante.

Elle se précipita, désespérée, mal assurée, et d’une main inexperte tenta de nettoyer un bras qui se brisa aussitôt tandis qu’au lointain la montagne paraissait venir à bout du monde.

Et, bientôt, il ne resta rien de ces amours immobiles, de ce drame éternel que personne, jamais, ne pourra contredire.

Il faisait maintenant tout à fait jour.

Demain serait définitivement inutile parce que personne ne pourrait témoigner pour ces amants.

Mais la montagne avait bel et bien détruit Vénus !

Bernard Delmotte

One thought on “VENUS ABANDONNEE

  1. alain varlet 6 mars 2020 at 10 h 16 min

    Un très beau et touchant voyage dans le temps, dans l’histoire et ses mythes… et dans un dictionnaire, car, chapeau!, j’ai appris beaucoup de mots nouveaux que je n’hésiterai pas à employer désormais. Cordialement

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