Une curieuse malle

                                                           

            Au mois de mai l’année dernière, alors que je lisais, assis sur un banc du jardin public, un livre dont le titre m’avait accroché : « Chacun sa route, chacun son chemin », un homme me demanda s’il pouvait s’asseoir près de moi. Lorsque je me tournai vers lui pour acquiescer, son étrangeté me surprit : sa haute taille, ses gestes un peu trop amples, son visage émacié, et surtout sa façon de sur-articuler les mots à la manière de certains acteurs.

– Quel curieux titre pour un livre, me dit-il. Certes, nous suivons chacun notre route, mais il suffit parfois d’une rencontre fortuite pour qu’un inconnu bouscule votre vie et modifie le cours de votre existence. Je peux vous en parler, cela m’est arrivé et je ne m’en suis toujours pas remis. « Un homme en mal de conversation, » me dis-je. Mais ses mots m’avaient intrigué et je voulus en savoir davantage. 

– Comment cela ? lui demandai-je.

 – Dans une vie antérieure, me répondit-il, je fus prestidigitateur, je me produisais dans un cirque. Lors d’une tournée, nous avions planté notre chapiteau dans une petite ville de province et le jour de la générale, le directeur du cirque nous indiqua que le sous-préfet nous honorerait de sa présence. J’intervenais entre le dresseur de fauves et le clown et proposais à un spectateur un voyage en Polynésie, s’il acceptait d’entrer dans ma malle magique. Grâce à ce stratagème, je trouvais toujours un volontaire. Les candidats au départ étaient nombreux. Ce soir-là, l’homme qui entra dans la malle était venu accompagné de son épouse et de ses enfants. Je ne pris même pas la peine de le dévisager, je ne savais pas qu’il allait changer le cours de mon destin. Il disparut au premier coup de baguette magique. J’ai soulevé la malle pour montrer à l’assistance que mon client ne se cachait pas derrière quelque obscur double-fond. Un procédé habile me permettait de rester en contact vocal avec lui sur un fond de ukulélé. Je lui demandais s’il était bien à Tahiti, il me répondit que la température était bonne, qu’on lui avait prêté un bermuda à fleurs, il s’apprêtait à se baigner. Mon spectateur avait des talents d’improvisateur, il était volubile, j’étais surpris d’avoir tiré un aussi bon faire-valoir. Mais lorsque je lui proposai de revenir, il me dit qu’il préférait rester sur place. J’improvisais à mon tour, nous jouions au jeu du chat et de la souris. Je lui dis que les meilleures choses avaient une fin mais il ne voulait rien savoir. L’assistance riait plus que son épouse. Je vis le rideau de l’entrée s’ouvrit ; Monsieur Loyal croisa ses bras sur la poitrine et me regarda fixement pour me faire comprendre qu’il y avait un problème. Je récitai la formule magique pour faire revenir mon comparse mais elle avait perdu toute efficacité. Je connaissais bien ma malle, je savais qu’il était inutile de l’ouvrir, mon candidat au départ n’était pas revenu. Je dus improviser, je fis quelques autres tours pour donner à mon spectateur récalcitrant un délai de réflexion supplémentaire. L’assistance m’était acquise, l’épouse furieuse était l’objet de tous les regards. Je choisis les tours les plus faciles car je n’étais pas au summum de ma concentration. Après quelques minutes, je rappelai mon tahitien mais il ne répondait plus.  Je ne savais plus comment terminer mon numéro et sortir avec dignité. Je m’adressai à Monsieur Loyal, je lui dis que je rentrai dans la malle pour aller à Tahiti chercher mon client retardataire.


– Et prenez grand soin de ma malle car elle m’est plus précieuse que la vie, lui dis-je.

            J’espérais par cette grandiloquence faire comprendre à mes spectateurs que je maîtrisais mon numéro, mais je ne maîtrisais plus rien. L’assemblée éclata de rire sauf l’épouse qui me fusillait du regard. Ses deux petits garçons se mirent à pleurer. L’éclairagiste éteignit les lumières, les sanglots des enfants résonnèrent sous la tente et quand le clown entra, il peina à faire rire les spectateurs. L’ambiance n’y était plus.Monsieur Loyal m’informa que mon client avait disparu sans demander son reste, il avait essayé de le convaincre de rester mais l’autre avait franchi les guichets au pas de course et s’était envolé. Cela ne m’était jamais arrivé.

             A l’entracte, l’épouse vint me demander des explications. Elle ne me croyait pas et s’était mis dans la tête que j’avais envoûté son mari, elle m’attribuait des pouvoirs que je n’avais pas, je ne savais que lui dire. Elle se dirigea vers le sous-préfet pour lui demander de l’aide. Le sous-préfet essaya de convaincre la plaignante que son mari avait bien pris la poudre d’escampette et que je n’étais pour rien dans sa décision. Elle n’en démordait pas : « S’il ne l’avait pas mis dans sa malle, il ne serait pas parti à Tahiti ! ». On se regardait tous les trois et chacun se demandait s’il n’était pas la dupe des deux autres. Le sous-préfet, un peu déstabilisé, suggéra à l’épouse que son mari était peut-être en train de lui jouer un mauvais tour et qu’il l’attendait chez elle… L’épouse bafouée lui demanda s’il était bien sous-préfet. Dans l’odeur du cirque, chacun soupçonnait l’autre de n’être qu’une illusion.

            Le spectacle reprit. Les chaises du mari, de l’épouse et du sous-préfet étaient vides. Au premier rang, deux jeunes enfants pleuraient sous la surveillance de leur sœur.Ce soir-là, mon numéro tomba à l’eau. J’ai essayé par la suite d’avoir des nouvelles du mauvais joueur mais sa famille n’en savait pas plus que moi. J’ai demandé à l’épouse de me tenir informé mais après deux appels, je n’osais plus l’appeler. Le chef de cabinet du sous-préfet me répondit qu’au nom du respect des libertés individuelles, aucune information ne pouvait m’être délivrée. 

Je ne suis jamais plus revenu sur la piste. J’ai passé des nuits sans dormir, je suis tombé malade. On ne peut exercer ce métier sans avoir en soi l’énergie, la force de convaincre, l’envie de sourire… J’en ai parlé à des collègues mais cela ne servit à rien, il aurait fallu que je retrouve mon client-voyageur pour sortir de ce cercle infernal. J’ai tout imaginé, j’ai même supposé que cette vilaine farce m’avait été jouée par un spectateur trop susceptible, victime lors d’une représentation précédente d’un tour dont il n’avait pas apprécié l’humour. Pourtant j’aimais ce métier, j’avais passé des années à mettre au point mes numéros…J’ai cessé mes représentations du jour au lendemain. J’ai cauchemardé pendant plusieurs années : mes spectateurs disparaissaient et je n’arrivais pas à les faire réapparaître. Les pleurs des enfants hantaient mes nuits. Je ne compris jamais pourquoi mon client avait attendu que je le désigne pour entrer dans ma malle et s’envoler.

            Le magicien m’interrogea, il me demanda ce que j’en pensais comme si cela s’était passé la veille… Il était encore plongé dans son drame. Je ne savais que lui répondre, il m’avait pris à parti et me demandait un conseil avisé alors que je n’avais pas mis le pied dans un cirque depuis plus de vingt ans.Il s’est arrêté de parler, il m’a regardé avec son sourire triste, ses grands yeux verts étaient emplis de grisaille. « Je vous embête avec mes vieilles histoires, il faut que vous laisse, vous allez faire de mauvais rêves par ma faute ». Il s’est levé et s’est éloigné. J’eus à peine le temps de lui lancer un « Bon courage » qu’il était déjà de l’autre côté du jardin. Pourtant, il revint vers moi, il fouilla ses poches, en sortit un trousseau de clés. C’était le mien ! Peut-être voulait-il me prouver par ce geste qu’il était vraiment prestidigitateur ?

            Quand je suis rentré chez moi, ma femme me dit qu’elle était invitée par son comité d’entreprise à une soirée music-hall au cours de laquelle il y aurait de nombreux numéros dont un tour de magie. Et en plus, dit-elle pour me convaincre, un voyage à Tahiti serait offert au cours du spectacle. 

One thought on “Une curieuse malle

  1. Bernard Delmotte 26 mars 2020 at 11 h 40 min

    Super retour Olivier.
    Très belle nouvelle avec sa chute surprenante.
    Bravo

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